Commentary and Editorial

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Mardi, 09 Juillet 2013 00:00

Ce que je pense – de l’affaire "chasse baleinière scientifique" Australie contre Japon devant la Cour Internationale de Justice

Commentaires de Sidney Holt, membre du comité consultatif de Sea Shepherd

Dr. Sidney HoltDr. Sidney Holt
Photo: Tim Holt

À la fin de la première semaine d'audiences sur l'affaire "chasse baleinière scientifique" à La Haye qui a débuté fin Juin, plusieurs commentaires excellents ont été publiés sur le net. De nombreux correspondants m’ayant encouragé à exprimer mon point de vue de la même façon, j’ai donc choisi de le faire mais avec une approche différente de celles qu’on a pu lire jusqu’à présent.

Commençons par l’audition le 3 juillet du Dr Lars Walloe, scientifique norvégien cité comme témoin par le gouvernement japonais - par le représentant légal de l’Australie. Il lui a été demandé s’il avait vérifié les calculs effectués par les scientifiques japonais pour déterminer les "besoins" en prises de carcasses de baleines de Minke, puisqu’il s’agit de l’argument premier mis en avant par les initiateurs des deux programmes de recherche antarctique japonais successifs JARPA et JARPA II. Walloe a affirmé l’avoir fait, et a déclaré que les chiffres avancés étaient justifiés scientifiquement Toutefois, il a été incapable de présenter ses données à la Cour. Personnellement, je pense qu’il est impossible qu’on ait fait de tels calculs statistiques, car aucune hypothèse qui permettrait une analyse statistique rigoureuse n’a été avancée. En outre, je ne crois pas que les auteurs japonais des programmes aient déjà effectué ces calculs et ce, pour la même raison.

Cependant, d’autres calculs qui ont permis de déterminer le nombre nécessaire "de prélèvements" ont bien été faits, mais ce sont des calculs logistiques et économiques, en lien avec le marché de la viande de baleine de Minke et le coût de la réalisation du "programme de recherche" impliquant la poursuite des opérations dans l’Antarctique de la seule "expédition" de chasse pélagique encore en cours (terme qui date de l’époque où l’on prétendait que la chasse à la baleine avec des navires-usines avait un lien avec les jours glorieux de l’exploration de l’Antarctique) comprenant les frais de carburant, de réparation et de maintenance des navires, les assurances etc…. L’Institut de Recherche sur les Cétacés (ICR) qui a été créé à Tokyo dans le but de conduire ces recherches, a également obtenu le monopole du commerce de la viande ainsi produite et, par extension, le droit de fixer ses propres prix de gros et de mettre en place une propagande visant à augmenter les ventes d’un produit en perte de popularité auprès des consommateurs potentiels, grâce, entre autres, à des livres de cuisine.

Au final, les calculs initiaux se révélèrent erronés. Lorsque le programme JARPA fut remplacé par JARPA II, le nombre de baleines prélevées a doublé - pas pour des raisons statistiques, mais pour pallier les erreurs d’estimation budgétaire. Le temps passant, il est devenu évident que le navire-usine, le Nisshin Maru, vieillissant allait avoir besoin très vite d’importants travaux d’entretien et de réparation et même de modifications essentielles imposées par la nouvelle réglementation de l’Organisation Maritime Internationale (OMI) pour pouvoir opérer dans l’Océan Austral comme, par exemple, le type de carburant à utiliser. Une façon d’assurer le financement supplémentaire a été de "s’emparer" des fonds spéciaux - récoltés pour la plupart hors du Japon- réservés au dédommagement des victimes de l’explosion des installations nucléaires de Fukuyama au nord du Japon. Mais ici demeure le fait que la faible demande du marché, aux prix proposés, n’est toujours pas en adéquation avec la production de viande. Malgré une chasse réduite durant les deux dernières saisons, les stocks de viande congelée invendus se sont accumulés – ce qui contribue à un nouveau "déséquilibre" économique.

Les commentateurs des média semblent toujours surpris de voir des produits destinés à la recherche se retrouver dans les assiettes et dans les restaurants. Pourtant, il n’y a pas de quoi s’étonner: sans le commerce de cette viande, le gouvernement du Japon ne soutiendrait pas la "recherche" à grande échelle. En fait, ce gouvernement n’a jamais investi ses propres ressources dans des recherches sérieuses d’une telle envergure sur les baleines et leur chasse. Dans les premières années, la délégation japonaise à la Commission Baleinière Internationale (CBI) affirmait à plusieurs reprises pouvoir fournir des données scientifiques sur la population baleinière grâce aux navires de reconnaissance de leurs expéditions. Mais les données transmises n’ont jamais pu être exploitées par le Comité scientifique de la CBI.

L’article 8 de la Convention Internationale pour la Réglementation de la Chasse à la Baleine de 1946 (IDCR) exige que les baleines tuées en vertu de permis spéciaux à des fins scientifiques « doivent, autant que possible, être traitées et le produit transformé tel que décidé par le gouvernement délivrant le permis. Ceci n’implique pas obligatoirement une commercialisation, mais il ne l’interdit pas non plus. L’excédent de viande de baleine obtenu lors d’opérations commerciales et de prises effectuées grâce aux dérogations a souvent été donné aux écoles, hôpitaux ou prisons.

Cette idée qui est apparue dans les négociations de chasse pré-CBI de 1937, et inscrite dans la CIRCB en 1946, avait une intention progressive - c'était contre le gaspillage. Souvenez-vous: Il s’agit d’une époque où les baleiniers utilisaient les carcasses de baleines bleues et de rorquals communs comme défenses entre navires et les gonflaient comme des bouées pour signaler les carcasses des autres baleines attendant d’être remorquées; processus utilisé par les bateaux de chasse qui avaient fini leur journée de travail et retournaient vers le bateau-usine.

Le problème du Japon, après avoir retiré son objection au moratoire de la Commission Baleinière Internationale (CBI) en 1982 dans l’espoir d’une récompense plus importante de la part des Etats-Unis, sous la forme d’une permission illimitée pour ses navires de pêcher dans la zone maritime étendue des Etats Unis, était de savoir comment assurer la survie de la technologie complexe de la chasse à la baleine dans l’Antarctique et le savoir-faire des baleiniers, en particulier les harponneurs sur les navires de chasse. Et, bien sûr, de conserver quelques parts du marché autrefois très juteux de la viande de baleine au Japon, dans l’espoir d’une future reprise. Plusieurs pays ont utilisé, de temps à autre, des permis spéciaux de prise pour "compléter" les prises commercialement peu rentables autorisées par la Commission.

Mais les japonais, eux, avec l’utilisation des permis spéciaux ont tout fait pour l’expansion de la chasse commerciale. A la fin des années 1970, ils ont élaboré un programme sur trois ans pour chasser la baleine de Bryde dans l’Océan Indien et le nord-ouest de l’Océan Pacifique. Ces baleines, vivant dans des régions tropicales et subtropicales où la chasse à la baleine à l’aide de bateaux-usines avait été interdite depuis longtemps, auraient dû être seulement accessibles, selon la loi, aux harponneurs opérant depuis les côtes. Les "ambassadeurs" japonais de la chasse à la baleine ont d’abord tenté d’établir des postes côtiers à Madagascar, aux îles Salomon, en Indonésie, mais aussi aux Philippines1 – comme ils avaient déjà essayé de le faire au Brésil, au Pérou et ailleurs sans succès. Donc, la chasse scientifique à la baleine à grande échelle était née, exécutée (et, à mon avis, imaginée) par le docteur Seiji Ohsumi, un scientifique qui a longtemps siégé à la délégation du Japon au Comité scientifique de la Commission Baleinière Internationale (CBI). Je présume que son expérience dans ce domaine a été utile à ceux qui voulaient que la chasse à la baleine continue – à n’importe quel prix, du moment que ça ne leur coûte rien - dans la période du moratoire. Ohsumi a par la suite été nommé directeur du nouvel Institut de Recherche sur les Cétacés (ICR).

La baleine de Bryde, l’arnaque des années 1970, peut être considérée comme le signe avant-coureur, et quelque part le coup d’essai, pour le futur JARPA. En 1979, la République des Seychelles a obtenu avec les trois quarts des voix que la Commission Baleinière Internationale déclare l’ensemble de l’Océan Indien "sanctuaire baleinier". Il n’était alors plus qu’une question de temps avant que la Commission Baleinière Internationale adopte le moratoire proposé par l’ONU en 1972. En 1979, la Commission a interdit la chasse pélagique à la baleine par des flottes rattachées à des bateaux-usines, puis en 1981, la chasse au grand cachalot. Des années plus tard, en 1994, la commission a adopté une proposition de la France visant à déclarer l’intégralité de l’Océan Austral sanctuaire baleinier. Encore une fois, seul le Japon s’y est opposé. La raison pour laquelle tous les pays ont soutenu cette décision est qu’ils espéraient qu’elle décourageait le Japon à poursuivre ses activités de chasse scientifique dans la région de "La dernière Baleine" 2, mais bien sûr, ce ne fut pas le cas. 3, 4

Au fil du temps, il y a eu des débats (dans les cercles de la CBI) sur les profits générés par les baleines "scientifiques" (étrange terme créé par le distingué ambassadeur argentin Eduardo Iglesias, lors de son unique mandat à la présidence de la commission) qui devraient être utilisés spécifiquement pour financer une recherche scientifique onéreuse, en particulier lorsqu’elle est conduite en Antarctique par un pays de l’hémisphère nord. L’idée alla même jusqu’à être soutenue par un petit Groupe de Travail du Comité Scientifique qui préparait des propositions pour la première Décennie Internationale de la Recherche sur les Cétacés (IDCR). Elle fut alors perçue comme une volonté de la CBI, pro-chasse à la baleine à l’époque, de contrecarrer la résolution de la Conférence des Nations Unies sur l’Environnement de Stockholm en 1972 (que seul le Japon avait rejetée) lui demandant d’établir un moratoire de dix ans sur la chasse commerciale à la baleine. Cette résolution fut de nouveau approuvée cette année-là par l’assemblée générale de l’ONU sans qu’aucun pays ne s’y oppose5. Etrangement, la proposition du groupe de travail de la commission visait à utiliser les tristement célèbres baleiniers pirates, comme le Sierra, qui fournissaient la viande de baleine de Bryde de la région atlantique tropicale aux japonais jusqu’à ce que les pays de la communauté internationale stoppent leurs activités, notamment l’Afrique du Sud qui leur ferma ses ports. À la fin des années 1970, les propriétaires du Sierra préparaient activement la construction de deux bateaux usines harponneurs pour mener à bien des opérations dans l’Océan Indien avec les mêmes intentions. Ce fut une des raisons majeures qui poussèrent les membres de la Commission Baleinière Internationale des états côtiers de l’Océan Indien à soutenir la proposition visant à faire de cette région un sanctuaire baleinier. Il va sans dire que Seiji Ohsumi était un membre éminent du Groupe de travail de la CBI-SC.

Les tactiques qu’utilisent les Japonais pour échapper aux lois de la Commission sur la chasse à la baleine avec JARPA et JARPA II ne sont donc pas soudainement apparues en 1982. Il s’agit de l’aboutissement d’un projet vieux de dix ans mené par les autorités japonaises et les vestiges de leur industrie baleinière afin de réduire à néant les efforts de la communauté internationale pour assurer la survie et la repopulation des baleines.

Jusqu’à présent, lors des audiences de la Cour Internationale de Justice, on a surtout cherché à déterminer si la chasse à la baleine conduite sous JARPA II était réellement "scientifique". (La tactique juridique du Japon est claire et nette: elle consiste à tenter de prouver que JARPA II est un programme de recherche à part entière avec les spécificités de l’échantillonnage létal). On a beaucoup parlé de "tester des hypothèses", mais je crois que les réactions du Nisshin Maru face au harcèlement de Sea Shepherd, surtout pendant la saison de chasse 2012-13, a révélé la vérité aux yeux de tous. Le navire a fui avec l’un de ses bateaux harponneurs de l’autre côté du continent Antarctique, loin au-delà de la région de recherche désignée et a continué de chasser là-bas! Un programme de recherche réel requiert un échantillonnage méthodique, prévu à l’avance, dans une région précise, pendant une durée délimitée. Il est souvent mal vu de faire référence aux activités de Sea Shepherd dans la bonne société internationale. Toutefois, comme les Japonais n’ont pas hésité à se servir de leur altercation devant la Cour Internationale de Justice, images trafiquées sous Photoshop à l’appui, je pense qu’il est légitime pour moi de les citer ici.

Mes amis impliqués dans l’affaire qui se trouvent en ce moment-même à La Haye m’ont confié que la Commission Baleinière Internationale n’avait pas encore publié les données de captures 2012-13 (localisation à la clé). La délégation australienne ne peut donc pas se référer à ces données… ce qui est vraiment dommage, étant donné qu’elles sont la preuve la plus évidente que l’échantillonnage létal des petits rorquals dans JARPA II n’a rien à voir avec la "science".


  1. La ruse consistait à construire une plateforme mobile pour rapatrier les baleines et à l’appeler "poste côtier"
  2. Il s’agit du nom d’un documentaire sur la baleine de Minke filmé pour les Fonds International pour la Protection des Animaux (IFAW) et Greenpeace par une agence australienne.
  3. En réalité, le Japon s’oppose depuis très longtemps à l’idée d’interdire la chasse à la baleine dans certaines régions du monde, ce que la commission baleinière internationale appelle "sanctuaires". Le premier calendrier de la commission adoptée en 1945 (en tant que vaincu, le Japon n’a pas participé à cette conférence) comprenait des dispositions spécifiques concernant la recherche dans les sanctuaires baleiniers, mais le Japon a œuvré de manière à garantir la suspension, puis la suppression dans les années 1950, du sanctuaire des cétacés à fanons dans l’Antarctique et le Sud Est du Pacifique.
  4. A La Haye, il a beaucoup été question de l’abondance de La Dernière Baleine, la baleine de Minke, dans l’hémisphère sud: soit disant un demi-million. Ce chiffre doit être pris avec des pincettes. Le même nombre de rorqual commun a été chassé dans l’Antarctique avant que l’espèce soit presque entièrement décimée et ce n’est que la moitié du nombre de baleines bleues ayant été tuées. Une baleine de Minke de l’hémisphère sud pèse moins de dix tonnes, alors qu’un rorqual commun en pèse 50 et une baleine bleue 100. Ecologiquement parlant, ce n’est pas comparable.
  5. 5. Note personnelle : à cette époque, mon employeur, l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture, m’avait assigné au Secrétariat de Stockholm. Un jour, j’ai pris mon petit déjeuner à la cafétéria du centre de conférence avec Mme Joan McIntyre que je ne connaissais pas encore. Il s’est avéré qu’elle était l’auteur d’un livre qui allait devenir célèbre –une anthologie sur les baleines intitulées "Mind in the Waters" - et qu’elle était également la fondatrice d’une ONG luttant contre la chasse à la baleine appelée "Project Jonah". Etonnamment, le Japon a fait mention de cette rencontre lors de son entrée en matière devant la Cour Internationale de Justice. En l’espace d’une heure, la délégation japonaise avait appelé le directeur général de l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture à Rome pour lui demander de me licencier. Naturellement, le directeur, un diplomate italien distingué appelé Sen, m’a contacté aussitôt pour écouter mes explications. Il a ensuite répondu à la délégation japonaise qu’il rejetait sa demande. Il en fut de même pour le secrétaire des Nations Unis qui m’avait alors sous sa responsabilité. L’antagonisme date, il me semble, des années 1960-64 lorsque j’ai été nommé par la Commission Baleinière Internationale, aux côtés du docteur D. Chapman (éminent mathématicien américain) et K. Radway Allen (biologiste néozélandais spécialisé en pêcherie affilié au Canada et à l’Australie) pour évaluer l’état de la population de baleines bleues et rorquals communs en Antarctique. En 1960, il a été convenu que la Commission adopterait au plus tard en 1964 les conseils du Comité des Trois (au sein de la commission, on nous appelait les "Trois Sages") et que notre porte-parole serait Chapman. Par la suite, celui-ci est devenu le président du comité scientifique de la Commission. En 1963, lorsque nous avons révélé notre proposition de réduire la chasse de façon drastique, le délégué japonais a annoncé que son pays ne serait pas contraint par des engagements pris antérieurement par une autre personne.
 

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