Commentary and Editorial

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Jeudi, 09 Janvier 2014 16:21

Récit d’un massacre dans l’Océan Austral

Par Tim Watters, Media Production, sur le Steve Irwin

Tim Watters, photographe à bord du Steve Irwin. Photo: Eliza MuirheadTim Watters, photographe à bord du Steve Irwin. Photo: Eliza MuirheadLe 5 janvier 2014, je me suis réveillé à bord du Steve Irwin alors que nous avancions parmi les icebergs gigantesques que je ne me lasserai jamais d’admirer. Cela fait un peu plus de deux semaines que nous sommes en mer, et ce matin, devant ma tasse de café, je songe à la beauté et à la sauvagerie de cette région, à la chance que nous avons de pouvoir nous rendre à cet endroit de la planète, et à quel point il est désolant de savoir que les harpons des tueurs se trouvent quelque part devant nous. Pendant plusieurs jours, nous avons fait route vers un secteur de l’Océan Austral où nous soupçonnons que la flotte baleinière japonaise est en train d’opérer illégalement, et aujourd’hui notre plan est d’envoyer notre hélicoptère effectuer une série de vols de recherches avec comme objectif de repérer le Nisshin Maru – le navire-usine des baleiniers.

Comme je suis le photographe de bord du Steve Irwin, je suis monté dans l’hélicoptère avec Gerry, notre pilote, et Joey, l’un de nos vidéastes. Le premier décollage a eu lieu vers 11h du matin, et moins d’une heure plus tard j’avais les yeux rivés droit devant moi, distinguant et perdant tour à tour une ligne sombre que j’avais repérée juste sous l’horizon, au milieu des glaces. J’ai pris un cliché de loin avec mon appareil, et après avoir zoomé sur mon écran, j’ai annoncé plein d’excitation à Gerry et à Joey: "J’ai le plaisir de vous annoncer que le Nisshin Maru est en vue."

Pendant que nous nous approchions du Nisshin Maru, je me rendais compte que quelque chose avait changé. Je connaissais bien le navire depuis l’opération Tolérance Zéro l’année dernière, car je l’avais survolé à plusieurs reprises pendant que nous chassions toute la flotte hors du Sanctuaire Baleinier de l’Océan Austral. Qu’y avait-il donc de différent cette année? Je me suis dit qu’il y avait peut-être une nouvelle structure à l’arrière vers la rampe. J’ai lâché "Putain", ou quelque chose de ce genre-là, dans le micro de l’intercom. Gerry m’a demandé ce que je voyais, et j’ai répondu "Ils ont des baleines".

Première apparition du Nisshin MaruPremière apparition du Nisshin MaruNous avons viré au-dessus de la poupe, de bâbord à tribord, et pendant que je déclenchais, j’ai revu des images du passé.

Le présent s’est associé à des souvenirs du passé, quand j’étais devant mon ordinateur et que je découvrais la tuerie des baleines en Antarctique.

Les images que j’ai vues alors m’ont rendu fou de rage, et ont inspiré la décision qui m’a mené à ce moment précis aujourd’hui, assis dans un hélicoptère, survolant le dernier navire-usine baleinier du monde.

Trois baleines de Minke, tuées illégalementTrois baleines de Minke, tuées illégalementDevant moi gisaient trois baleines de Minke mortes. Deux d’entre elles étaient couchées sur le dos, leur ventre blanc tourné vers le ciel, dans des mares de sang. La troisième était sur le ventre, écrasée sous son propre poids, la face plissée, les yeux fermés. Pendant que nous tournions derrière le Nisshin Maru je remarquai qu’un épais tuyau avait été introduit dans la gorge de la troisième baleine, pompant de l’eau dans son corps, le faisant gonfler en son milieu, sans doute pour diluer son sang épais et chaud de telle façon que, une fois qu’on l’aurait ouverte, ses entrailles couleraient toutes seules hors de son corps, ce qui faciliterait le nettoyage des ponts après la boucherie. Je n’avais jamais assisté à cette partie de la "procédure" auparavant, et j’en ai détesté chaque élément. Là gisait une créature magnifique, ses contours et son profil si évidents, si parfaits pour nager sur des milliers de kilomètres au cours de sa vie, se propulsant à travers les océans de la planète. A côté de cette créature, voici l’homme, qui vient de lui imposer son horrible volonté, sans comprendre ni respecter ses sentiments et sa raison de vivre. Après sa mort, l’homme l’a littéralement découpée et a introduit dans son corps, pour sa propre commodité, des instruments fabriqués.

Baleine de Minke, protégée, prête à être dépecéeBaleine de Minke, protégée, prête à être dépecéeAussi horrible qu’ait été cette scène, ce fut encore pire quand nous avons survolé le bateau côté tribord, où se trouvait la plus grande partie découverte du navire. C’est là qu’on découpe et dépèce les baleines, et à cet endroit-là, sous les pieds d’une vingtaine d’hommes, on voyait les restes et le sang d’une baleine qu’ils venaient de réduire à néant. Je n’avais jamais vu de photos ni de vidéo de cela auparavant. Je ne pouvais pas croire au massacre qui se déroulait sous mes yeux. Les ponts étaient d’un rouge éclatant, c’en était grotesque et choquant. Au milieu du pont il y avait un amas de chair tordue et informe. Tout autour, dans toutes les directions, il y avait des morceaux de chair rouge sombre, des lanières de muscle, un grand cordon de moelle épinière, et même la forme bien reconnaissable d’une mâchoire et d’une tête – une quatrième baleine de Minke venait tout juste d’être dépecée. Il y avait tant à voir, tant à prendre en photo, mais j’étais sans cesse ramené à cette partie informe de la baleine au milieu du pont; et quand j’ai zoomé avec mon appareil, j’ai remarqué qu’elle était attachée par un crochet à une ligne qui allait vers l’avant du Nisshin Maru, indiquant que c’était probablement là qu’ils avaient fixé leur treuil sur le corps de la baleine morte, pour la tracter depuis l’arrière jusqu’au pont de dépeçage. Cette masse, cette bouillie, cet amas non identifiable de muscle, de tendons et d’os était tout ce qui restait du mammifère géant qui avait été si magnifique, que nous avons tous appris à aimer au cours de notre vie.

Le sinistre pont sanglant du Nisshin Maru Les derniers restes d’une baleine de Minke dépecée 
 Le sinistre pont sanglant du Nisshin Maru  Les derniers restes d’une baleine de Minke dépecée

On aurait dit qu’on venait de livrer une bataille. Je savais que la baleine était déjà morte lorsqu’elle avait atteint cette partie du bateau, mais depuis le centre du pont, de cet énorme tas de sang congelé rougeâtre, des coulures et des traces partaient dans tous les sens. J’ai alors dirigé mon attention vers l’équipage du Nisshin Maru qui déambulait dans tout ce sang, marchait sur les os des baleines et, qui, vu de l’hélicoptère, se déplaçait comme des fourmis sur la carcasse d’un animal mort sur un trottoir. Chacun d’eux portait un couteau ou un crochet, parfois les deux. Chacun allait vers une partie des restes de la baleine, certains découpant la chair en morceaux de taille commode à manipuler, d’autres plantant leur crochet dans la chair pour la tirer vers un autre endroit du bateau. Il m’est revenu à l’esprit que, aux dires du gouvernement japonais, ces gens-là étaient des scientifiques. Tout ce que je voyais, c’était des bouchers sélectionnant leurs morceaux de viande, séparant les morceaux de premier choix du reste de la chair qu’ils jugeaient inutilisable et qu’ils traînaient à bâbord, vers un convoyeur, pour être rejetée dans les eaux sauvages de l’Antarctique, qui, sans cela, resterait vierge du sang versé et du meurtre commis par des mains humaines.

L’équipage du Nisshin Maru triant la viande de la baleine tuée illégalementL’équipage du Nisshin Maru triant la viande de la baleine tuée illégalement   L’équipage du Nisshin Maru triant la viande de la baleine tuée illégalementL’équipage du Nisshin Maru triant la viande de la baleine tuée illégalement

Nous avons continué à tourner autour de l’abattoir en donnant sa position au Steve Irwin qui, à son tour, la communiqua au Sam Simon et au Bob Barker. Sea Shepherd encercla la flotte baleinière, qui ne pouvait plus virer de bord. Les jeux étaient faits pour eux, ils avaient été pris la main dans le sac et nous avions photographié leurs actions honteuses– montrant la réalité et la brutalité de cette tragédie antarctique à la vue du monde entier. Comme nous allions être à court de carburant, nous sommes revenus au Steve Irwin. Deux autres vols ont eu lieu ce jour-là. Après le second décollage, lorsque l’hélicoptère arriva à la hauteur du Nisshin Maru, un peu plus d’une heure après que nous les ayons vus pour la première fois, les trois baleines avaient été détruites et emballées – les ponts étaient propres.

En revoyant les photos, j’ai finalement réalisé ce que le Nisshin Maru avait de différent cette année. Ce n’était pas une nouvelle structure, ce n’était pas le fait que, cette année, ils aient eu des baleines à bord. Ce que j’ai réalisé c’est que, l’an dernier, comme toujours, les ponts du Nisshin Maru étaient d’un bois brun foncé. Cette année, leurs ponts étaient couleur crème. Celui qui a été à l’origine de ce changement regrette sûrement son choix, car c’est la couleur claire des ponts qui a rendu leur meurtre si évident aux yeux de tous. Les ponts ont fourni un arrière-plan idéal pour exposer le spectacle sanglant qu’est la chasse à la baleine, montrant le contraste choquant entre le blanc et le rouge, ne leur laissant aucun endroit où dissimuler leur crime.

Maintenant je suis en train de réfléchir à ce que j’ai vu aujourd’hui. J’aimerais pouvoir rencontrer un représentant du gouvernement japonais pour qu’il m’explique comment ce que j’ai vu peut être de la science. Comment, en si peu de temps, l’équipage du Nisshin Maru a pu prendre quatre baleines et découper leur chair en morceaux de taille identique, emballés dans des bacs en plastique, ressemblant exactement aux morceaux de viande de baleine que j’ai vu vendre sur les marchés japonais. Comment ont-ils pu étudier les baleines dans ce laps de temps, et que va devenir cette viande? Ils disent que ce n’est pas pour la vente commerciale, mais comment pourrais-je les croire? Si les 1035 baleines qu’ils prévoient de prendre sont toutes découpées et emballées de la même façon, quelle sorte de science exige 1035 échantillons? Que cherchent-ils?

Bien sûr, nous savons déjà tous que ce n’est pas pour la science. Il n’y a jamais eu aucun doute réel à ce sujet. Pourtant, je voudrais quand même rencontrer ce représentant, et je voudrais que le monde entier y assiste, pour que nous puissions demander collectivement: "Pourquoi? Pourquoi faites-vous cela? Pourquoi pensez-vous que vous avez le droit de faire cela?"

Le monde a décidé en 1986 qu’il n’y avait plus de place pour la chasse à la baleine. Nous avions appris notre leçon. Nous avions décidé que nous étions au-dessus de cette pratique meurtrière et immorale qui avait détruit la vie de tant d’animaux innocents, sans aucune considération pour leur droit à la vie, et pour le rôle qu’ils jouaient dans le grand enchevêtrement de la vie sur cette planète. Et pourtant ça continue, et ceux qui pourraient l’arrêter – les gouvernements du monde – ne font rien. Même d’ici, à bord du Steve Irwin, tout en bas du globe, nous savons que ces images et ces vidéos que nous avons prises le 5 janvier 2014 vont interpeller et émouvoir les gens du monde entier. Nous savons que vous voyez tous la même chose que nous aujourd’hui, et que vous en êtes émus. Vous êtes en colère, vous êtes tristes, vous pensez que ce qui est arrivé aujourd’hui ne devrait plus arriver – jamais. Nous savons aussi que les gouvernements du monde entier verront cette vidéo, et je suis sûr que, sans aucun doute, eux aussi en tant qu’individus ressentiront la même chose que nous tous, mais la différence entre nous et eux est qu’ils ont le pouvoir de dire "assez", celui de se faire respecter et de faire en sorte que le gouvernement japonais se conforme aux lois internationales.

Je me rappellerai toute ma vie ce que j’ai vu aujourd’hui, et j’espère que je ne le reverrai plus jamais. Pourtant, je sais que cela arrive encore, que, aujourd’hui, la flotte baleinière japonaise continue à tuer illégalement des baleines. Alors dans un sens, je suis heureux que nous ayons pu prendre des images de cet instant, pour être sûrs que ces quatre baleines ne sont pas mortes pour rien. Nous avons montré au monde entier ce qui se passe ici en Antarctique, et nous ferons tout ce que nous pouvons pour nous assurer qu’aucune autre baleine ne sera tuée de leurs mains, mais maintenant c’est à vous de jouer votre rôle. Si vous aussi, vous voulez voir la fin de ce massacre, alors il est de votre responsabilité de trouver des moyens de nous aider autant que vous le pouvez. Que ce soit en nous aidant à ravitailler nos navires en carburant, pour qu’aucune autre baleine ne soit tuée, ou bien en faisant pression sur votre gouvernement et en lui faisant savoir que vous êtes furieux qu’ils n’en fassent pas plus pour faire cesser ça, ou bien en diffusant nos photos et nos vidéos à vos amis et à votre famille – chaque petit geste compte.

Ce que je peux vous dire, c’est que c’est à nous tous dans le monde, qui nous sentons solidaires, qu’il appartient de mettre fin à la chasse à la baleine. Plus que jamais, les baleines ont besoin de nous, et j’espère que la mort de ces baleines déclenchera quelque chose en vous pour que vous aidiez leurs frères et sœurs qui aujourd’hui nagent librement avec leur petit dans l’Océan Austral, mais qui demain se trouveront peut-être devant la pointe explosive des harpons de la flotte baleinière.

Une baleine de Minke qui a rendu visite au Steve Irwin la semaine dernièreUne baleine de Minke qui a rendu visite au Steve Irwin la semaine dernière  Une baleine de Minke qui a rendu visite au Steve Irwin la semaine dernièreUne baleine de Minke qui a rendu visite au Steve Irwin la semaine dernière 

Sauf indication contraire, toutes les photos sont de Tim Watters

 

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