Commentary and Editorial

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Vendredi, 08 Août 2014 13:45

Tuer des requins en danger d’extinction

Par Roger Payne*

Dans son article, Roger met en évidence les problèmes posés par les drum-lines et les filets anti-requins, et demande au public de rappeler aux politiciens la règle que "personne n’est censé ignorer les lois naturelles", avec un petit message pour Tony Abbott. En conclusion, il présente quelques unes des alternatives qui s’offrent actuellement.


Requin tigre à Tiger Beach, Bahamas – Photo: Heinz ToperczerRequin tigre à Tiger Beach, Bahamas – Photo: Heinz ToperczDans le monde actuel, où la surpêche des requins a atteint partout un niveau tel que leurs populations sont sur le point de s’effondrer, dépenser chaque année des millions de dollars pour tuer les requins à l’aide de drum-lines et de filets revient à dépenser de l’argent dans un espoir sans réel fondement - l’espoir de continuer à réduire la plus petite cause de mortalité connue. En agissant ainsi, le gouvernement dépense plus d’argent public, par personne sauvée, que ce que reçoivent les autres groupes qui travaillent à faire baisser la mortalité due à d’autres causes qui tuent, elles, beaucoup plus de personnes.

Il est évident que les filets anti-requins et les drum-lines sont des techniques aveugles qui tuent les requins de façon indifférenciée, qu’il s’agisse d’espèces en danger ou en voie de le devenir. Mis à part le caractère illégal de l’abattage d’espèces en danger d’extinction, éliminer une espèce de superprédateurs ne résout aucun problème, cela en crée un – plus important et plus vaste, et qui finira par impacter la vie de milliards d’êtres humains et de milliards de milliards d’êtres non-humains.

Le problème auquel je fais allusion vient du fait que les requins sont des prédateurs qui se trouvent au sommet de la chaîne alimentaire (c’est-à-dire des superprédateurs qui meurent d’autres causes que la prédation, et qui sont mangés par des charognards). Ce que nous savons maintenant, c’est que la présence ou l’absence des superprédateurs a une influence énorme sur tout l’écosystème océanique auquel ils appartiennent. C’est un processus connu sous l’expression "cascade trophique", par lequel les effets de l’élimination de superprédateurs se font ressentir en cascade à travers toute la pyramide alimentaire dont ils sont les superprédateurs. Ces effets peuvent être catastrophiques, parce que les populations de prédateurs plus petits, qui étaient auparavant contrôlées par les superprédateurs, peuvent exploser et faire des ravages parmi les prédateurs occupant le niveau inférieur de la pyramide. Et ce bouleversement se répercute en cascade jusqu’à la base de la pyramide alimentaire – jusqu’à la flore.

La compréhension moderne des cascades trophiques montre clairement que, si nous détruisons des populations de superprédateurs, nous nous mettons nous-mêmes en péril. De fait, il serait difficile d’imaginer un moyen de créer un bouleversement aussi important avec un investissement aussi minime.

En découle la conclusion paradoxale que, quelle que soit la distance qui vous sépare de l’océan, votre vie et celle de vos enfants et petits-enfants dépendent de l’état de l’océan. La raison en est que la santé de l’océan affecte beaucoup de conditions qui sont indispensables à toute vie.

Il peut se passer des années jusqu’à ce qu’on ressente les effets de l’élimination d’une espèce de superprédateurs, mais les conséquences finiront par se manifester, après quoi cela coûtera beaucoup plus de remédier à ces conséquences que cela n’a coûté de les causer. De fait, comme pour le changement climatique mondial, la résolution de tels problèmes finit par devenir bien trop coûteuse pour être engagée – un processus qui est favorisé par la lâcheté quasiment universelle des politiciens.

Nul n’est censé ignorer la loi:

En matière de loi, l’ignorance n’est pas une excuse. Mais comme les gens ont peur des requins, votre gouvernement préfère ignorer la réalité scientifique et mettre en œuvre des programmes d’élimination de superprédateurs, simplement parce qu’il sait qu’en agissant ainsi, il marque des points auprès de ses électeurs. Une telle décision est ironique. Le gouvernement pourrait faire appel à la compétence de ses propres conseillers scientifiques, des scientifiques australiens de classe internationale. En fait, il les a payés pour consacrer toute leur carrière à approfondir ces problèmes complexes. Et pourtant le gouvernement australien actuel préfère choisir la facilité, en mettant en spectacle une "action" qu’il sait non seulement inefficace mais contreproductive. C’est une vieille rengaine politique.

"Ce que je veux, c’est être réélu. Je vais aller chercher les votes. Mes petits-enfants pourront s’occuper des conséquences. Voilà mon programme: "Qu’est-ce que l’avenir a jamais fait pour vous et moi? Notre génération devrait pouvoir jouir des bénéfices de nos actions; la génération suivante pourra en payer le prix; après tout, c’est nous qui payons pour les élever – ils n’auront qu’à aller où ils pourront."

Requin pris à une drum-line dans le Queensland – Photo: Sea ShepherdRequin pris à une drum-line dans le Queensland – Photo: Sea ShepherdBien entendu, lorsque nos petits-enfants seront devenus assez grands pour tenter de résoudre les problèmes, ce sera devenu trop coûteux pour pouvoir le faire. Ce qui veut dire qu’ils devront apprendre à vivre avec une qualité de vie que ni vous ni moi n’aurions tolérée.

"Ce n’est pas si dramatique que ça d’être sans logis, après tout. Des tas de gens vivent très bien comme ça. Je trouve qu’ils ont l’air d’aller très bien."

C’est une opinion qu’on se forme en regardant des documentaires sur les SDF à la télé sur un grand écran plat, bien installé dans son fauteuil, un verre à la main.

Le monde entier (et cela inclut tous les Australiens) doit rappeler à ses politiciens une nouvelle règle: non seulement nul n’est censé ignorer la loi, mais nul n’est censé ignorer les lois naturelles.

Je vous demande instamment de faire pression sur votre gouvernement pour qu’il donne cette somme d’argent qui, autrement, ira aux drum-lines, aux scientifiques australiens qui réclament un soutien suffisant pour mettre au point de nouvelles techniques qui ne provoqueront pas de cascades trophiques bouleversant l’équilibre des mers, mais qui réduiront les interactions entre les êtres humains et les requins.

Voici mon message à Tony Abbott:

Monsieur le Premier Ministre, cette situation vous offre une merveilleuse opportunité de montrer votre leadership. Le monde vous applaudira pour avoir résolu un problème difficile, et ce que ça coûtera à votre gouvernement sera noyé dans la masse de votre comptabilité. Et ne vous en faites pas, il n’y a aucun test économique assez sensible pour détecter ce qu’aura coûté au budget national la résolution du problème requin.

Et les solutions?

Les filets et les drum-lines ne sont pas une réponse. Les filets anti-requins sont passés de mode depuis au moins soixante-dix ans sur les quatre-vingts qu’on les utilise. Est-ce que les gens croient qu’en 70 ans, il n’y a pas eu un seul Australien capable de proposer une meilleure solution pour éloigner les requins des plages où les gens viennent se baigner? Je suis sûr qu’il y a des Australiens qui voudraient conduire des recherches en ce sens, et qui seraient reconnaissants pour tout financement, même modeste, qui permettrait de tester leurs idées.

L’une des techniques les plus prometteuses que vous, les Aussies, avez déjà commencé à étudier, c’est l’utilisation de rideaux de bulles obtenus en faisant passer de l’air comprimé à travers de longs tuyaux perforés posés au fond de la mer. Les tests montrent déjà que les requins évitent les bulles des plongeurs et ces systèmes de tuyaux perforés, mais il faut plus d’argent pour réaliser des tests plus complets.

Le souci principal est que, si les bulles sont produites en permanence, les requins risquent de s’y habituer suffisamment pour ne plus en avoir peur. Si on vérifiait? On pourrait pousser les requins à traverser des rideaux de bulles en les attirant avec des appâts de l’autre côté. On a déjà commencé à le faire. Pourquoi ne pas investir plus d’argent dans ces tests?

Cela pourrait aussi valoir la peine d’essayer de mettre au point un sonar qui donnerait l’alerte dès l’approche d’un requin assez grand pour poser problème. Un tel système permettrait de n’envoyer de l’air à une longueur spécifique de tuyau que lorsqu’un grand requin est détecté - un protocole qui à la fois ferait faire des économies sur l’air comprimé et conserverait la nouveauté des bulles d’air pour les requins, ce qui pourrait pérenniser l’effet dissuasif des rideaux de bulles.

De plus l’apparition de masses de bulles en surface pourrait alerter les maîtres-nageurs sur les plages et leur signaler la présence de grands animaux dans leur secteur. De telles approches pourraient démontrer leur utilité. Cela vaudrait sûrement la peine d’essayer quelques techniques innovantes plutôt que de continuer à tuer des requins en danger d’extinction alors qu’on n’a aucune preuve tangible que cela réduit réellement la probabilité d’attaques de requins.

Roger Payne lors d'une présentation au sommet de Sea Shepherd – Photo: Eliza MuirheadRoger Payne lors d'une présentation au sommet de Sea Shepherd – Photo: Eliza Muirhead

* Roger Payne est l’auteur de l’article qui suit sur l’abattage de requins en danger d’extinction. Roger est biologiste et écologiste, célèbre pour avoir découvert en 1967 (avec Scott McVay) le chant des baleines à bosse. Plus tard il est devenu une figure importante de l’opposition mondiale à la chasse baleinière commerciale. En 1988, Roger a été lauréat du Palmarès mondial des 500 du Programme des Nations Unies pour l’environnement, et il a obtenu le MacArthur Genius Award en 1984, entre autres distinctions. Il est depuis 1977 Chevalier de l’Ordre néerlandais de l’Arche d’Or, et il a reçu en 1980 la médaille Albert Schweitzer de l’Animal Welfare Institute. La Humane Society américaine a présenté Roger pour la Joseph Wood Krutch Medal en 1989, et la fondation Lyndhurst lui a conféré son prix Lyndhurst en 1984. Plus récemment, il est devenu membre honoraire de la Society for Marine Mammalogy (2010).

 

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