Commentary and Editorial

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Mardi, 27 Janvier 2015 17:27

Quand la science sert à tuer une espèce protégée

Par le défenseur des requins Blair Ranford, le 15 janvier 2015

Un bateau du ministère de la pêche parti tuer le requin à Warnbro Sound en décembre 2014. Photo: Blair RanfordUn bateau du ministère de la pêche parti tuer le requin à Warnbro Sound en décembre 2014. Photo: Blair RanfordEn ce début 2015, la très controversée chasse au requin semblait reléguée au passé. L’EPA (Environmental Protection Agency) avait statué contre l’extension du programme d’abattage pour trois autres années. Le premier ministre avait reculé à contrecœur, admettant que cette politique n’avait plus d’avenir et avait annoncé qu’il respecterait la décision. Mais les apparences étaient trompeuses. Les politiciens n’ont pas manqué, comme ils en ont l’habitude, de discuter derrière les portes pour assouplir l’acception politique de "menace imminente". Alors qu’ils ne pouvaient plus déployer de façon permanente 72 drum-lines, avec ce changement à demi-mot, le premier ministre s’est ménagé une ouverture pour continuer la chasse au requin.

La politique de la "menace imminente" est apparue avec la mort tragique de Ken Crew au large de Cottesloe en 2000. Elle permet de chasser des requins après chaque attaque, ou quand une attaque est considérée comme "imminente". Elle a été pratiquée plusieurs fois depuis. Parce que les gros requins comme le Grand Blanc sont naturellement très mobiles, le déploiement de drum-lines munies d’appâts a eu très peu de succès. Depuis 2000, une seule occasion a conduit à la capture d’un requin soupçonné d’avoir été impliqué dans une attaque. Il s’agissait en fait des deux requins blancs capturés récemment à côté d’Esperance, après l’attaque d’un surfeur. Toutes les autres fois que des appâts ont été placés dans l’eau, aucun grand requin n’a été capturé.

Le gouvernement d’Australie Occidentale (AO) a obtenu du gouvernement fédéral de pouvoir tuer des requins de son propre chef. Ce nouvel accord doit encore être rendu public. À défaut, il devrait être possible d’identifier les lois environnementales qu’il enfreint. Voilà qui apparait comme une pirouette politicienne due en grande partie au manque de transparence qui entoure la chasse au requin.

Mais accordons-leur un instant le bénéfice du doute et regardons cette nouvelle politique du bon côté, dans son implication réelle. Finalement, nous parlons d’une décision de sécurité publique liée à la peur que ressentent beaucoup d’Australiens de l’Ouest à la suite d’une série noire tragique impliquant des requins. La première chasse issue de ces nouvelles directives a eu lieu le 19 décembre à Warnbro Sound, au sud de Perth. Heureusement, cette décision de mise à mort ne répondait pas à une attaque, mais à la présence d’un requin pucé. C’est là que les eaux deviennent troubles, façon de parler...

Blair tentant de pucer un requin en Afrique du Sud. Photo: Hennie OttoBlair tentant de pucer un requin en Afrique du Sud. Photo: Hennie OttoCe requin blanc, probablement une femelle d’environ 3m pucée en Australie du Sud, a été détectée pour la première fois fin novembre par le récepteur de Warnbro (à environ 1km au large). Ce requin avait ensuite été détecté plusieurs fois jusqu’à la décision de sa mise à mort. Une des premières questions que l’on devrait se poser est de savoir si des conditions environnementales ont pu provoquer une activité accrue des requins dans la zone. La réponse est un grand oui.

Warnbro Sound et son grand frère du nord, Cockburn Sound, sont connus pour leurs grands bancs de vivaneau venu frayer. Si bien connus que ces deux endroits sont fermés à la pêche au vivaneau chaque année du 1er octobre au 31 janvier. Comme l’indique le site internet du ministère de la pêche d’AO, il s’agit de protéger "le site qui accueille le plus grand regroupement de vivaneau rose de la côte occidentale". Ces vivaneaux qui frayent pèsent entre 10 et 20kg. Il est donc logique que beaucoup de prédateurs s’en nourrissent, tels que le requin-baleine bronze, le marteau, le tigre, le grand blanc et d’autres. Certaines de ces espèces de requins sont même au menu du grand blanc. Parmi les prédateurs, on trouve aussi des phoques, des lions de mer et des dauphins. C’est un festin naturel et saisonnier bien connu auquel les requins sont attendus. Ce que globalement les élus locaux savent.

Dans l’esprit de ses mesures d’atténuation des risques, le ministère de la pêche d’AO a émis une alerte mercredi 10 décembre intitulée "Appel à la prudence pour les usagers de la mer de Perth". Il annonçait : "la fréquence et la durée des dernières détections indiquent une probabilité FORTE que les conditions écologiques actuelles attirent les requins pucés autant que les autres". Il ajoutait : "cela fait suite à plusieurs observations de requins au cours des deux derniers jours et à l’annonce de la présence de poissons proies à proximité de la côte". À ce moment-là, la détection des requins pucés associée à un avertissement du public constituait une réponse censée et louable à la présence du requin. L’un des objectifs principaux du puçage des requins est de pouvoir détecter leur présence dans les zones côtières. Cela aide aussi à anticiper les périodes à risque suite à des changements dans l’écologie du milieu, comme la présence de bancs de poissons. Ce requin avait été détecté plusieurs fois sur une longue période. Pourtant, aucune plage n’a été fermée. Il fallait s’attendre à la présence des requins à un tel banquet saisonnier et de requin pucé a donné un renseignement précieux quant à la présence de bancs de vivaneau dans la zone du récepteur du requin. La présence de ces bancs a été confirmée par des plongeurs et par les sonars des bateaux. Grâce aux messages d’avertissement, la population pouvait décider en connaissance de cause quand et où s’aventurer dans l’eau.

Il est important de noter que le récepteur de Warnbro est stationnaire. Il est ancré au fond de la mer et peut capter le ping acoustique de n’importe quel requin pucé dans un rayon de 400 à 500m. Ce récepteur, le seul de Warnbro, permet une actualisation des données en temps réel par sa connexion satellite (VR4G). Les détections sont publiées sur le fil Tweeter de Surf Life Saving WA, ainsi que sur le site du gouvernement Shark Smart. Encore une fois, à ce moment-là, le système s’avère performant, sans avoir besoin de tuer des requins, qui sont vitaux pour nos océans. En effet, Sea Shepherd et No Shark Cull Inc. se sont procuré des notes du gouvernement de 2013 après une demande conjointe d’accès à l’information (procédure FOI en Australie). Ces notes indiquent que "toute mise à mort de requin pucé porte préjudice aux opérations de prévention face aux autres requins".

Blair sur la trace des Grands Blancs près des côtes. Photo: Karli Van StratenBlair sur la trace des Grands Blancs près des côtes. Photo: Karli Van StratenL’intérêt des requins pucés en tant qu’indicateurs des changements des conditions de vie dans la mer, a été une nouvelle fois prouvé avec deux requins blancs nommés WA018 et WA020. Ces deux femelles pré adultes (<3m) ont été pucées au large de Perth en octobre 2012. WA020 a été détectée par le récepteur de Cockburn Sound pendant 9 jours en octobre 2012, puis à nouveau du 30 décembre au 2 janvier 2013. Ce qu’il faut en retenir, c’est la présence de ce requin à l’endroit et au moment où les vivaneaux sont connus pour frayer. Le ministère de la pêche d’AO sait bien que cet évènement attire les requins, à tel point qu’il a pucé de nombreux requins blancs dans cette zone. WA020 et WA018 ont été repérées simultanément dans les environs du récif situé au nord de Perth entre le 24 et le 30 octobre 2012. Le site internet Shark Smart indique : "lors de leurs investigations, les chercheurs ont remarqué une densité anormale de proies, de thons, de lions de mer et d’oiseaux marins qui ont probablement attiré les requins dans le secteur". Une nouvelle preuve que les requins pucés servent d’indicateurs pour informer le public de toute augmentation des risques.

Quant au requin de Warnbro, il a été détecté 253 fois entre le 24 octobre et le 21 décembre 2014. Aucune mise à mort ni aucune fermeture de plage n’ont été décidées jusqu’au 19 décembre, quand un ordre de tuer a été délivré. Qu’est ce qui a pu provoquer une telle décision ? Ce requin était-il alors considéré trop proche des plages ? trop proche des nageurs ? Se montrait-il trop agressif envers les surfeurs ? Rien de tout cela. Ce requin n’avait en fait plus été vu depuis son premier repérage, pas même par les hélicoptères de Surf Life Saving. Il ne s’est jamais approché des côtes à moins de 800m et personne n’a déclaré avoir été harcelé par ce requin ni aucun autre. Pourquoi donc cet ordre de tuer ?

C’est maintenant que nous commençons à nager en eaux troubles. Selon une déclaration publiée le 20 décembre sur le site du ministère de la pêche, l’ordre de tuer a été décidé pour les raisons suivantes : "une augmentation des détections diurnes à moins d’1km de la côte pendant plusieurs jours avant Noël. En cette période de vacances scolaires, avec une eau chaude et un temps ensoleillé, les gens sont susceptibles de se rendre sur les plages, de se baigner, de pêcher et de plonger".

Prise ainsi, cette déclaration semble totalement stupide. À y regarder de plus près, elle apparaît encore plus absurde. Sachant que le récepteur est à environ 800-1000m de la côte et que le requin avait été détecté plus de 200 fois au cours des trois semaines précédentes, il est clair que le requin avait passé la majeure partie du mois à moins d’1km du rivage. Il avait été détecté du 24 au 25 novembre, les 4 et 5 décembre et du 9 au 19 décembre. Je ne me réfère qu’aux détections diurnes, puisque c’est ce qui sert désormais à évaluer toute "menace sérieuse". Le directeur général par intérim du ministère de la pêche, Rick Fletcher, a expliqué que de nombreuses autres mesures d’effarouchement du requin avaient été tentées sans succès, refusant toutefois de les détailler.

La plage de Scarborough au nord de Perth est l’une des plus fréquentée de la région. Un requin blanc pucé y a été détecté plusieurs jours de suite en décembre. Il a été décidé la fermeture de la plage, sans ordre de tuer. Il y a eu plus de 200 détections à Warnbro sur deux mois, dont 10 jours consécutifs en décembre, sans qu’aucune plage ne soit fermée. La fermeture des plages de Warnbro n’est que le résultat d’un ordre de tuer. Cet ordre a été justifié par le fait que les vacances et le temps estival contribueraient au risque. Le Premier Ministre Barnett est-il en train d’expliquer que la vie des touristes est plus importante que celle des habitants de Warnbro ? Ces habitants qui ont pu se rendre à la plage jusqu’alors, malgré la présence avérée de requins ? Les plages dans la région de Perth sont toujours fréquentées en été, qu’il y ait des vacances ou pas. Pourquoi la plage de Scarborough, haut lieu touristique, a-t-elle été fermée à cause d’un requin pucé, à l’inverse de celle de Warnbro (quartier résidentiel), malgré la présence d’un requin pucé et celle, supposée, de beaucoup d’autres, attirés par les bancs de poissons ? Le personnage du Maire d’Amity Island dans les Dents de la Mer et le Premier Ministre d’Australie Occidentale se ressemblent étrangement. Fermeture des plages et chasse aux requins pour protéger les vacanciers, alors que les habitants voient ceci avec perplexité et colère, eux qui acceptent la présence saisonnière des requins.

Désormais, un requin ne peut plus s’aventurer à moins d’1km des côtes sans risquer d’être abattu. Encore moins pendant les vacances d’été. Le ministère de la pêche d’AO passe outre ses propres recherches et ne tient guère compte de l’intérêt de la présence de requins durant l’afflux de proies saisonnières pour la pose des hameçons le long de nos plages.

Un dernier gros point noir met au jour la volonté politique délibérée de tuer les requins. Dans un article de WA Today du 23 décembre, la sénatrice Verte Lynn McLaren a remis en question les données des détections qui, selon le ministère de la pêche, montraient une augmentation de la fréquentation, qui a conduit à l’ordre de tuer. Cette augmentation en serait même la raison principale, à moins que les données ne soient pas si univoques. Les relevés du récepteur VR4G sur le site Shark Smart ne montrent AUCUNE augmentation dans les jours qui ont précédé l’ordre de tuer. Le nombre de détections pour la semaine du 15 décembre était de 15 et 16 mais dans les jours qui ont précédé la chasse, le nombre était descendu à six, neuf et neuf.

Pour tenter de remettre un peu de cohérence dans cette contradiction, une porte-parole du ministère a répondu que les modèles de détection "qui incluent les détection du VR100 (appareil mobile) ne figurant pas sur le site Shark Smart" montraient "un nombre plus élevé de détections diurnes dans les jours qui ont précédé l’installation du dispositif de capture le 19 décembre, qu'au début du mois".

Si vous ne vous y connaissez pas beaucoup en VR100, cette phrase ne risque pas de vous inquiéter. Mais laissez-moi vous expliquer. Les détections mentionnées sur le site Shark Smart et publiées sur la page de SLSWA proviennent de récepteurs stationnaires comme le VR4G de Warnbro. Quand un requin pucé s’en approche à 400-500m, il reçoit le signal et en alerte le public. Le nombre de détections dans les jours qui ont précédé la mise à mort n’avait PAS augmenté. D’où proviennent donc les détections supplémentaires qui ont suffi à faire tuer une espèce protégée? D’un appareil mobile de suivi, le VR100, qui aurait été utilisé pour suivre le requin bien au-delà des limites du récepteur stationnaire. Ainsi, cette détection "forcée" a pu être utilisée pour justifier sa mort. Ce n’est pas éthique, c’est de la tromperie. C’est un usage totalement inapproprié du suivi que l’on peut faire d’un requin pucé.

À l’aide d’un hydrophone couplé au VR100, le ministère de la pêche peut suivre un requin pucé pendant des heures, voire des jours, selon les conditions environnementales et l’expérience de l’opérateur. Le 19 décembre, seulement 9 détections ont été transmises par le VR4G. Pourtant le ministère prétend en avoir observé bien plus. Veulent-ils dire que le reste provient d’un VR100 ? Comment calculent-t-ils le nombre de détections avec cet équipement ? Si la météo est mauvaise ou que l’opérateur est incompétent, il est facile de perdre la trace du requin. Ont-ils donc perdu le signal du requin à cause d’une erreur de l’opérateur, pour le retrouver ensuite plusieurs fois, comptabilisant autant de détections ? A-t-on tué un requin parce que quelqu’un a mal fait son travail ? J’ai eu la chance de travailler plusieurs années avec des requins blancs en Afrique du Sud (bien que je ne sois pas scientifique). J’ai donc posé des balises sur les requins et je les ai suivis à l’aide de récepteurs VR100. Je sais comment ils fonctionnent et je sais les utiliser. Je suis consterné de voir la science, le suivi des requins et la connaissance que l’on en retire jetés par la fenêtre. Je suis écœuré de voir tout ceci détourné par le gouvernement pour tuer les requins, contre l’avis de la majorité et des défenseurs de l’environnement qui pensaient que s’en était fini de cette pratique. Le Premier Ministre a usurpé le ministère de la pêche dont la devise est Fish for the future (Pour une pêche d’avenir), pour lui confier ses basses besognes. J’aimerais savoir comment se sentent les scientifiques du ministère et les autres chercheurs australiens qui dédient des années aux programmes de suivi quand ils voient tout leur travail ainsi gâché. Cette politique est purement idiote, ne serait-ce que parce qu’elle n’apporte aucune sécurité aux baigneurs, au contraire. Je souhaiterais que le ministère de la pêche s’ouvre au dialogue avec des interlocuteurs comme No Shark Cull Inc. et Sea Shepherd Australie, et même le public, sur cette question précise. Mais il semble que l’ensemble de cette institution soit bâillonnée par Barnett, qui ne souhaite pas laisser paraître les autres vices d’une politique déjà tragiquement biaisée. La seule politique de ce gouvernement, c’est celle de l’autruche : chasser obstinément les requins et y voir à tort une stratégie efficace.

Le Premier ministre prône sa politique sans aucune preuve de son efficacité mais refuse, malgré les demandes, d’employer des guetteurs de requins, au moins à l’essai, comme cela a été fait en Afrique du Sud. Cette initiative a permis de repérer plus de 1700 requins blancs en 10 ans et se déroule en partenariat avec un programme de recherche dédié. J’ai vu les guetteurs de requins à l’œuvre et je peux témoigner personnellement de leur efficacité. Par deux fois, j’ai interrompu ma séance de surf parce qu’ils avaient signalé des requins blancs.

L’année dernière, j’ai passé du temps avec leur équipe pour en apprendre davantage et je pense qu’un essai ici vaut la peine. Barnett a refusé de financer l’éco-barrière anti requin, testée avec succès l’été dernier et qui sécurise les nageurs sans tuer la vie marine. L’expérience a si bien fonctionné que le conseil municipal de Cottosloe envisage d’y recourir sur l’une des plages les plus populaires de Perth. Sans aucun soutien, rappelons-le, du Premier ministre. L’argent gaspillé dans les chasses au requin pourrait être dépensé bien plus intelligemment dans des solutions qui ont fait leur preuve, comme celle-ci.

La politique de ce gouvernement concernant les requins, cette réponse ridicule à une prétendue "menace imminente" représente un danger pour la population car elle élimine les requins pucés, qui sont de précieux indicateurs de risque. C’est un danger pour les requins protégés comme le grand blanc et pour tout animal susceptible d’avaler les hameçons garnis d’appâts. La dernière idée de ce gouvernement est de rabaisser la science à ses basses ambitions, en utilisant du matériel de suivi pour "trouver" un requin pucé, en forçant les détections et s’en servir pour justifier la mort de ce dernier. Tout ceci sous la houlette de celui qui est non seulement Premier ministre mais aussi ministre des sciences…

Blair Ranford défend les requins et les étudie au sein du groupe de conservation de Dyer Island.

Pour plus d’information sur le massacre des requins en Australie, rendez-vous sur notre site Apex Harmony.

 

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