Commentary and Editorial

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Vendredi, 24 Avril 2015 02:48

La stratégie de Sea Shepherd contre la chasse au phoque au Canada

Capitaine Paul Watson, fondateur de Sea Shepherd

Le capitaine Paul Watson avec un phoque - Photo : Sea ShepherdLe capitaine Paul Watson avec un phoque
Photo : Sea Shepherd
Beaucoup de partisans de Sea Shepherd et de personnes préoccupées par la chasse aux phoques au Canada se demandent souvent pourquoi Sea Shepherd ne continue pas à s’opposer au massacre des phoques du Groenland. Certaines personnes ont même été jusqu’à accuser Sea Shepherd d’abandonner les phoques au Canada.

Sea Shepherd n’a pas abandonné les phoques mais a bien arrêté ses campagnes. Je vais en donner les raisons.

Mais pour commencer, je vais présenter la chronologie de notre lutte contre le massacre des phoques au Canada.

Mes préoccupations contre la chasse aux phoques remontent en 1961 lorsque j’ai assisté à la mise à mort d’un phoque pour la première fois. J’avais alors 10 ans. J’ai été élevé dans un village de pêcheurs des provinces maritimes du Canada où les phoques étaient tués sur les côtes et au large des provinces de Terre-Neuve, de la Nouvelle-Écosse, du Québec, de l’île du Prince Édouard et du Nouveau-Brunswick, ma province natale.

Cette année-là (1961), le nombre de phoques tués au Canada s’élevait à 187 866. Il n’y avait pas de quota. Les premiers quotas ont été mis en place en 1971 ; le premier fut établi à 245 000 phoques. 230 966 phoques furent tués, soit un nombre inférieur au quota.

Les chiffres commencèrent à diminuer en 1972 grâce à l’adoption de la loi pour la protection des mammifères marins aux États-Unis. 230 000 phoques furent tués en 1971 contre 123 832 en 1972.

En réponse aux restrictions américaines, le gouvernement canadien commença à proposer des subventions, créant ainsi un programme public loué par les chasseurs de phoques.

En 1976, j’organisai la première intervention de Greenpeace contre la chasse aux phoques. Le quota s’élevait á 127 000. 165 002 phoques furent tués. Pour répondre à ce nombre supérieur au quota autorisé, le ministère canadien des Pêches augmenta le quota à 170 000 en 1977. Je lançai et dirigeai la deuxième campagne de Greenpeace contre cette chasse ; cette campagne incita Brigitte Bardot à se rendre sur la banquise. Jamais un si grand effort n’avait été déployé pour protester contre ce massacre. 165 143 phoques furent tués cette année-là. Cette campagne ouvrit la voie à un mouvement grandissant en Europe contre la chasse aux phoques au Canada et en Norvège.

Je quittai Greenpeace en 1977 et je m’opposai à nouveau à la chasse aux phoques en 1979 en partenariat avec la Royal Society for the Prevention of Cruelty to Animals et le Fund for Animals. Cette fois-là, je vins avec un bateau. Le Sea Shepherd fut le tout premier navire à intervenir contre le massacre. En 1979, le quota était établi à 170 000 et 160 541 phoques furent tués.

En 1982, Greenpeace se rendit sur les lieux de chasse avec, pour la première fois, un navire. Le quota était de 185 000 et 166 739 phoques furent tués. Dans les années 1990, Greenpeace modifia sa politique et déclara qu’il s’agissait d’une chasse durable. Je ne me laissai pas démonter car ce n’est pas et cela n’a jamais été "durable". La chasse commerciale des phoques a complétement perturbé le cycle des poissons, du plancton et des phoques et a contribué au déclin de l’industrie de la pêche. Pour quelles raisons ? Les phoques mangent des poissons plus petits qui mangent de petits cabillauds. S’il y a moins de phoques, le nombre de poissons prédateurs s’attaquant aux cabillauds augmente. Par conséquent, le massacre des phoques a contribué, en même temps que l’avidité des pêcheries industrialisées, à l’effondrement total de la pêche au cabillaud dans l’Atlantique nord en 1992. Ce secteur n’a jamais remonté la pente depuis.

Il était évident que les protestations ne faisaient pas une grande différence. En 1983, je conduisis donc le Sea Shepherd II vers les côtes de Terre-Neuve, où je bloquai le port pendant deux semaines pour empêcher les bateaux chassant le phoque de sortir. Je partis ensuite vers le Golfe Saint Laurent où j’escortai, avec mon équipage, les bateaux de chasse hors des territoires des phoques. Bien entendu, nous fûmes arrêtés et le Sea Shepherd II fut saisi, mais les chasseurs tuèrent 57 886 phoques sur un quota de 186 000. L’Union européenne interdit les peaux de blanchons et, pour la première fois dans l’histoire de la chasse aux phoques au Canada, le nombre de phoques tués tomba en-dessous de 100 000.

L’interdiction des peaux de blanchons fit effet et il fallut attendre 1996 pour que le nombre de phoques tués dépasse à nouveau les 100 000.

Entre 1984 et 1995, le quota établi par le gouvernement canadien restait de 186 000 phoques chaque année, autorisant ainsi la chasse de 2 232 000 phoques pendant cette période de 12 ans. 615 000 phoques furent en réalité tués sur cette période, soit un quart du quota total. En 1985, seuls 19 035 furent tués.

Pourquoi ? Parce qu’il n’y avait pas de marché européen. La chasse aux phoques n’aurait pas survécu sans les subventions massives du gouvernement canadien.

Le Canada relança la chasse commerciale en 1995 avec un plan pour tuer des phoques âgés de six semaines et les considérer comme des phoques adultes. Le nombre de phoques tués commença de nouveau à augmenter, avec 242 906 phoques tués et un quota nouvellement haussé à 250 000 phoques.

Je me rendis à nouveau sur les lieux de chasse aux phoques avec mon navire Ocean Warrior en 1998 alors que le quota s’élevait à 275 000 phoques. Malgré nos efforts, le nombre de phoques tués dépassa le quota et atteignit 282 624.

Un phoque du Groenland - Photo : Sea ShepherdUn phoque du Groenland - Photo : Sea ShepherdÀ partir de 2003, le gouvernement continua à augmenter les quotas. Nous revînmes en 2005 avec le Farley Mowat alors que le quota était établi à 319 000. De nombreux membres de l’équipage de Sea Shepherd furent arrêtés pour avoir perturbé le massacre, mais, malgré nos efforts, le quota fut encore dépassé avec 329 829 phoques tués.

En analysant les campagnes, il devint évident que la seule chose faisant la différence était le marché. Nos interventions permirent de rendre public le massacre et les contradictions de cette chasse, mais le durcissement de la loi, appelée le "Seal Protection Act", rendait nos efforts sur le terrain de plus en plus difficiles.

En 2008, nous décidions donc de tenter une tactique différente. Suite à la proposition de l’Union européenne de bannir tous les produits dérivés du phoque, nous envoyâmes le Farley Mowat en campagne. Nous sacrifiions le navire pour gagner un maximum de visibilité en Europe. En tant que Canadien, je ne commandais pas le navire ; je restai en réalité à terre. Le capitaine Alex Cornelissen, citoyen néerlandais, et son second, le suédois Peter Hammarstedt étaient aux commandes. La plupart des membres de l’équipage étaient européens. Nous avions besoin de faire la une des médias européens. L’interpellation d’un navire piloté par des Européens en vertu du "Seal Protection Act", alors que leur seul crime était d’assister au massacre d’un phoque, a stratégiquement contribué à faire passer la législation interdisant les produits à base de phoque en provenance du Canada.

Depuis ce jour-là, le Canada n’a pas eu beaucoup de chance pour vendre les peaux, l’huile et les sexes de phoque à la Russie et à la Chine (oui, vous avez bien lu, le ministère des Pêches et des Océans a inventé une potion aphrodisiaque qu’il pensait vendre sur le marché chinois appelée "thé à base de sexe de phoque"). Les Chinois ne furent pas impressionnés.

Suite à la nouvelle interdiction concernant les peaux, le nombre de phoques tués recommencèrent à diminuer.

2009 – 74 581 phoques tués

En réponse, le gouvernement canadien augmenta le quota à 280 000 phoques.

2010 – 67 327 phoques tués

En réponse, le gouvernement canadien augmenta à nouveau le quota à 330 000 phoques.

2011 – 37 609 phoques tués

En réponse, le gouvernement canadien augmenta le quota à 400 000, un nombre ridicule, et créa davantage de subventions.

2012 – 69 175 tués
2013 – 90 318 tués
2014 – 54 806 tués

Depuis 2009, les chiffres n’ont jamais approché les quotas définis par le gouvernement canadien.

Entre 2007 et 2012, le ministère des Pêches et des Océans établit un quota annuel de 8 200 phoques à capuchon, soit un total de 49 200 sur 5 ans. 811 d’entre eux furent tués, dont un en 2012 et aucun en 2011. Les quotas pour les phoques gris sur la même période s’élevaient à 244 000. Entre 2007 et 2014, 2 738 furent tués, dont aucun en 2011.

Ces chiffres montrent que l’exploitation commerciale du phoque n’existe pas au Canada. Il s’agit seulement d’une illusion avec l’annonce annuelle de quotas de chasse irréalistes pour un secteur sans marché. La ministre des pêches du gouvernement Harper, Gail Shea, dépense des millions de dollars avec l'argent des contribuables pour essayer de vendre des produits dérivés du phoque. Il est difficile de vendre sur un marché en déclin, voire déjà disparu ; les quotas sont donc élevés pour donner l’illusion d’un secteur viable et d’une chasse durable. Celle-ci devrait en effet être durable pour permettre un prélèvement de 400 000 phoques prêts à être dépecés chaque année. Si cela était vraiment le cas, le nombre de phoque serait en chute libre.

Pourquoi y-a-t-il autant de phoques du Groenland par rapport aux populations de phoques gris et à capuchon ? Sont-ils hors de contrôle ? La réponse est non. La nature a façonné l’écosystème nord-atlantique de cette manière. En 1534, lorsque Jacques Cartier quitta la France et traversa pour la première fois l’Atlantique pour atteindre le nouveau monde, il y avait environ 40 millions de phoques dans cette région. Les populations actuelles ne représentent plus que 20 % de ce chiffre. Les phoques avaient besoin de poissons, ceux-ci avaient besoin du plancton qui se nourrissait d’excréments et de placenta. Le copépode trouvé dans les intestins des cabillauds passaient dans le corps des phoques et faisaient partie de ce cycle naturel : du poisson au phoque, du phoque à la mer et de la mer au poisson. Le ministère canadien des Pêches et des Océans voit trois facteurs : les humains, les phoques et les poissons. Il ignore le fait qu’il y a plus de 900 espèces dépendantes les unes des autres au sein d’un écosystème qui nécessite un nombre important de phoques. En fait, outre les phoques du Groenland, à capuchon, commun, gris et annelés, il existait autrefois une espèce de morse sur la côte orientale du Canada qui fut exterminée par les humains avant 1700. Il s’agit de l’une des preuves de l’holocauste biologique que l’humanité a infligé à l’océan.

Les phoques sont chassés sur terre et en mer avec de petits bateaux. La chasse ne s’effectue jamais au large. Ceux qui détiennent des permis de chasse commerciale ne vont pas dépenser de l’argent pour le carburant et d’autres frais pour un produit qu’ils ne peuvent tout simplement pas vendre. Les phoques tués sont vendus sur le marché intérieur du Canada et quelques chasseurs reçoivent des subventions pour tuer des phoques. Au fil des années, nous avons constaté que les peaux se retrouvent souvent dans les décharges. La plupart des chasseurs de phoques sont comme les chasseurs de gibiers, ils tuent quelques phoques ici et là.

Le problème, c’est qu’il est difficile d’organiser une intervention efficace contre des actes de chasse si disséminés. Pour être efficace, Sea Shepherd a besoin de faire face à une flotte de chasse au phoque et cette flotte n’existe plus au Canada.

Néanmoins, les groupes dotés d’un bon lobbying et de campagnes efficaces contre le marketing des peaux de phoque ont poursuivi la lutte. Ils ne montent peut-être pas des campagnes aussi spectaculaires que celles de Sea Shepherd contre la chasse aux phoques mais elles sont efficaces et menées, entre autres, par IFAW, PETA et The Humane Society of the United States.

Le succès d’un mouvement repose sur la diversité et, au fil des années, divers groupes (pour la protection de l’environnement, des animaux et de leurs droits) ont lutté pour un objectif commun : l’éradication de la chasse au phoque.

Chaque campagne nous permet de tirer de nouveaux enseignements. Le Canada a imposé des réglementations draconiennes pour empêcher toute intervention contre les chasseurs sur la banquise. Très bien, les confrontations du passé ont posé les fondations de nos futures actions et, à mon avis, nous devons maintenant nous concentrer sur les marchés. Si les marchés sont abolis, la chasse commerciale sera abolie.

En tant que Canadien, j’estime qu’il en va de ma responsabilité de nettoyer le sang et la honte liés au massacre des phoques de l’image du Canada et de rendre sa décence à un pays qui a été profané par Gail Shea et tous les politiciens canadiens qui ont obtenu pendant des années des votes en faveur de la barbarie et de la cruauté. Il s’agit d’une abomination et d’une obscénité sanglante qui n’a pas sa place au XXIe siècle et dans une nation considérée comme civilisée.

L’autre raison de l’absence d’intervention de la part de Sea Shepherd est stratégique. En effet, le gouvernement canadien et l’industrie de la chasse au phoque veulent que nous intervenions.

Pourquoi ?

Ils ont besoin d’exalter les passions des chasseurs et des pêcheurs qui voient les phoques comme une menace contre les ressources de poissons. Ils ont désespérément besoin d’un bouc émissaire pour détourner l’attention des citoyens de l’incompétence et de la mauvaise gestion du ministère de la Pêche et des Océans. Si les gens s’enflamment et se mettent en colère, le gouvernement voudrait que cette hostilité soit dirigée contre Sea Shepherd et non contre eux.

Sea Shepherd n’a pas l’intention de jouer à leur jeu, ni de faire reculer les résultats de l’interdiction européenne. Pour mettre fin à la chasse aux phoques, il faut agir sur les marchés, et le Canada n’a pas réussi à annuler l’interdiction européenne ni à créer de nouveaux marchés malgré tous ses efforts. La présence de Gail Shea à la tête du ministère des Pêches est également un avantage. Elle a tendance à mettre les pieds dans le plat. Elle est aux phoques ce que Sarah Palin est aux loups. En d’autres mots, elle est stupide, vindicative, cruelle et prévisible. En 2011, elle a annoncé un accord pour vendre des produits dérivés du phoque à la Chine. Les pressions exercées par le mouvement contre la chasse au phoque a mis fin á cet accord. La Chine ne veut pas des produits canadiens à base de phoque.

Gail Shea a supervisé la destruction de l’une des bibliothèques les plus prestigieuses sur la pêche et les océans, a conduit l’industrie de la pêche au désastre et est à l’origine de l’empoisonnement des eaux de la Colombie britannique. Les pêcheurs et les environnementalistes la méprisent pour cela. Le seul "mérite" qu’elle a est sa haine contre les phoques et c’est la seule que les pêcheurs apprécient chez elle.

Il y a quelques années, un contestataire a lancé une tarte au visage de Gail Shea. Elle a appelé cela, d’une manière très théâtrale, un acte de terrorisme. Cela a intensifié sa résolution de tuer les phoques. Elle a en réponse instauré le plus haut quota de chasse pour la première fois en un siècle et demi, malgré le fait qu’il n’y a tout simplement pas de marché pour 80% des phoques qu’elle veut voir tués. Outre son absence d’humanité, elle n’a pas le sens des affaires, mais cela n’a pas d’importance pour elle car elle peut piocher dans le trésor public pour satisfaire égoïstement ses propres perversions.

J’ai lutté contre la chasse aux phoques toute ma vie et je continuerai à le faire, mais, après des années d’opposition, je peux dire que notre mouvement a fait un excellent travail face au pouvoir du gouvernement.

Dans les années 1980, suite à l’interdiction des peaux de blanchons, lors d’un débat avec Brian Peckford, l’ancien premier ministre de Terre-Neuve, à l’université Memorial à Saint Jean, un chasseur présent dans le public m’a demandé : "que ferez-vous si nous reprenons la chasse ?"

Je l’ai regardé, et pendant que le public me huait, j’ai simplement répondu : "nous écraserons vos marchés et nous remettrons votre industrie à sa juste place : dans les poubelles de l’histoire."

Notre mission est presque terminée et je suis sûr de voir de mon vivant le jour où nous considérerons enfin les phoques comme les précieux citoyens de la mer, pour leur valeur écologique et esthétique et car ils sont les gardiens des poissons et des profondeurs.

En plus de cela, leurs petits sont terriblement mignons.

 

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