Commentary and Editorial

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Samedi, 02 Février 2013 15:47

Ce que j'ai appris le jour où une baleine mourante a épargné ma vie

Commentaire par le Capitaine Paul Watson

Le plus beau cadeau qui m’ait jamais été fait est aussi ma plus grande et ma plus ancienne malédiction.

C'était en juin 1975. J’étais membre d’équipage sur la première campagne Greenpeace pour la protection des baleines. Nous naviguions au large de la côte nord californienne, à 100 km des terres environ. Devant nous, la flotte baleinière soviétique recouvrait l’océan comme une espèce d’armada étrangère préparée pour l’invasion.

Les navires étaient gris et noirs, piqués de rouille. Un épais flot de sang fumant s’écoulait continûment dans la mer par le bord du plus grand des bateaux, l'énorme navire-usine Dalni Vostok.

Nous nous sentions bien petits à bord de notre Phyllis Cormack de 26 mètres de long, un chalutier de pêche au flétan immatriculé en Colombie-Britannique commandé par le très pragmatique Capitaine John C.Cormack.

Nous étions 13 dans l’équipage, et j’étais le premier officier.

C'était avant que la limite des 200 milles ne soit imposée, quand les Russes pêchaient et chassaient librement la baleine jusqu'à 20 km au large des côtes. Les Américains n’aimaient pas cela mais, légalement, ils ne pouvaient rien faire. C’est ainsi qu’un petit groupe de jeunes idéalistes canadiens s’est retrouvé à affronter les tueurs de baleines au large des côtes de Californie.

Nous étions à leur recherche depuis le mois d’avril. Nous avions commencé par le nord, au large des îles de la Reine-Charlotte. C'était comme de chercher une aiguille dans une botte de foin, et nous n'avions pas la moindre idée d’où nous devions commencer.

Au début du mois de juin pourtant, nous avons reçu un tuyau grâce à une source basée à Washington, dont je ne peux absolument pas révéler l’identité. Elle nous informa que si nous voulions trouver les baleiniers russes, il fallait mettre cap au Sud. Pendant notre trajet, la source nous renseigna encore sur les mouvements de la flotte soviétique.

Et nous voici, à 100 km au large d'Eureka, approchant à grande vitesse d'un colossal navire-usine et de trois bateaux tueurs, tous pourvus de harpons colorés, bleus comme des œufs de rouge-gorge.

Nous les avons surpris en pleine chasse, arrivant sur la scène alors même qu’un harpon perçait le dos d'un jeune cachalot. Les baleiniers l’ont laissé là, flottant avec une bouée-radio, et se sont lancés à la poursuite d'une autre victime.

Nous avons mis un zodiac à flot et je suis allé me poster à la proue, une cordelette fermement enroulée autour du poignet pour me maintenir pendant notre approche du corps, qui montait et descendait avec la houle.

J’ai sauté du zodiac sur la carcasse de la baleine. Elle était encore très chaude et le sang s’écoulait à gros bouillons par la plaie béante, à vif, sur son flanc. Une longue corde de polypropylène jaune s’échappait de cette mauvaise blessure. Elle avait été coupée, des filaments de nylon s’agitaient à la surface de l'eau comme des fouets, mélangeant des ruisselets de sang dans une écume rose saumon.

Le Phyllis Cormack s’est approché pour que notre photographe, Rex Weyler, puisse prendre une photo de la baleine, avec mon corps en guise de référence pour donner une idée de la taille de l'animal. II était petit, environ sept mètres. C’était une jeune baleine.

Et sur cette baleine ma main nue pouvait sentir la chaleur du corps; le sang sur ma peau était chaud aussi. Elle avait basculé sur le flanc gauche et son œil droit restait ouvert, fixant le ciel sans le voir. Sa mâchoire inférieure s’ouvrait et se fermait à chaque vague et je pouvais distinguer ses deux rangées inférieures de dents pointues.

Soudain un cri m’est parvenu depuis le Phyllis Cormack. Le bateau harponneur était de retour, avec une lance à incendie crachant un jet d'eau sous haute pression depuis la proue.

J'ai sauté dans le zodiac au moment où les Soviétiques arrimaient la baleine morte sur le côté de leur navire et s’en retournaient à toute vitesse vers le navire-usine. Nous les avons suivis et filmés pendant qu’ils transféraient la baleine sur la cale de halage, où elle fut hissée à l’aide de câbles et de treuils, jusqu'au pont de dépeçage où des hommes munis de couteaux longs et tranchants l’attendaient pour écorcher sa dépouille.

Et toujours plus de sang jaillissait des dalots jusqu’à la mer.

Nous nous sentions si impuissants, si petits, si inutiles.

Quand les harponneurs eurent remisé leurs baleines, ils se déployèrent à nouveau pour reprendre la tuerie. Nous en avons suivi un avec trois zodiacs, devançant le Phyllis Cormack.

Il ne fallut pas longtemps aux Russes pour dénicher un nouveau groupe, et la chasse recommença. Cette fois pourtant, nous poursuivions les baleiniers pendant leur opération.

Notre stratégie était simple : nous placerions nos corps entre les baleines et les harpons. Nous étions partisans de la non-violence, influencés par Gandhi, et c’était la seule tactique que nous avions trouvée pour protéger les baleines sans blesser les baleiniers.

Nous nous étions entraînés pour ce que nous allions faire depuis plus d'un an, alors je me suis tourné vers Bob Hunter, notre chef d'expédition, qui était dans le bateau avec moi et je lui ai dit: «Eh bien Bob, nous y sommes. C’est parti. »

J’ai lancé le moteur hors-bord et, escorté par deux autres pneumatiques, un de chaque côté, le nôtre a rugi en dépassant le navire harponneur. En quelques minutes, nous foncions en tête du baleinier et juste derrière un groupe de huit magnifiques cachalots.

Ils fuyaient pour sauver leurs vies, mais il leur était impossible de prendre assez d'air pour rejoindre les profondeurs. Ils soufflaient rapidement et nous pouvions distinguer des arcs-en-ciel étinceler dans la vapeur expulsée au-dessus d’eux. Nous en étions si près que leur haleine nous parvenait. Notre objectif était bien de faire obstruction à la trajectoire du harpon.

Les Soviétiques allaient-ils prendre le risque d’abattre un être humain pour tuer une baleine? La réponse à cette question était, pour nous tous, un mystère entier.

Mais nous comptions bien les forcer à nous fournir une réponse. Alors que nos trois bateaux pneumatiques dépassaient leur proue à toute allure, je me suis retourné et j’ai vu un type se pencher derrière l’énorme canon du harpon, tâchant de mettre en joue l'une des baleines. Il n’y parvenait pas, et cela l’énervait bien-sûr beaucoup.

Un homme plus costaud s’est soudain précipité à l'avant, le long d’une passerelle, et a commencé à hurler dans l'oreille du harponneur soviétique. Ce dernier a acquiescé et s'est accroupi derrière son canon. L'homme, qui s’avèrerait plus tard être le capitaine, s’est relevé et a baissé les yeux vers nous avec un sourire. Il a lentement passé le doigt en travers de sa gorge et c'est à ce moment précis que nous avons réalisé que ce jour-là, pour nous, la technique de Gandhi ne marcherait pas.

J'ai vu en face de nous le groupe de baleines s’élever, porté par une vague, tandis que le bateau-harponneur montait sur celle de derrière. Nos pneumatiques, eux, se sont enfoncés dans la profondeur séparant les deux grandes lames. C’est alors qu’une terrifiante explosion a retenti, en direction des baleines.

Un harpon à tête explosive a sifflé dans l’air au-dessus de nous, suivi par le câble auquel il était relié, entaillant la surface de l’eau à nos côtés, la déchirant comme une grosse épée.

Face à nous, une femelle cachalot a hurlé de douleur et roulé sur le côté, une fontaine de sang bouillant jaillissant hors de son corps. Juste à côté d'elle, la plus grande baleine du groupe s’est élevée au-dessus de la surface et a plongé. Sa queue puissante a frappé l'eau avec un bang ; elle s’est volatilisée. Les six baleines restantes ont pris la fuite pendant que le gigantesque mâle faisait demi-tour pour les défendre.

Pendant un moment nous avons bien pensé qu'il allait nous attaquer. Nous avions en tête ces gravures anciennes, sur papier ou sur bois, où des cachalots enragés cisaillaient en deux des baleiniers yankees à l’aide de leurs dents acérées comme des sabres, éparpillant les blessés à la surface de la mer.

Nous avions à peine eu le temps de réfléchir quand l’océan a explosé dans notre dos: la baleine, grandiose, s’était propulsée au-dessus de la surface pour essayer d’atteindre l’homme derrière le harpon.

Ils l’attendaient de pied ferme, ayant prestement rechargé le canon avec un harpon sans attache. Au moment où la baleine s’est élevée au-dessus de l’eau, le harponneur a abaissé son arme et pressé la détente à bout portant. Dans un coup de tonnerre, le harpon est allé s’enfoncer dans la tête du cachalot.

Il a hurlé. Dans son cri déchirant se mêlaient douleur, choc et effarement. Puis il est retombé à l’eau, roulant à l’agonie contre la surface d’une mer déjà teintée d’écarlate par son propre sang.

Le couple de baleines mourantes s'accrochait à la vie, entre le harponneur et nous six, dans nos trois bateaux, assis immobiles, bougeant au gré de la houle.

Je ne pouvais détacher mes yeux du cachalot qui se mourait près de nous. Il fouettait les flots avec sa queue et une écume rosâtre s’épaississait autour de lui.

Soudain, il a dirigé son regard sur moi. J’apercevais son œil immense et j’ai pu voir qu’il me fixait. C’est alors qu’il a plongé encore une fois et des bulles sanglantes, rosâtres toujours, sont remontées à la surface et se sont rapprochées de notre embarcation. Quelques secondes plus tard, la tête du cachalot s’est dressée au-dessus de nous comme une tour surgie des mers, se soulevant toujours plus haut, comme au ralenti, puis il s’est incliné de manière à nous signifier que son intention était bien de se laisser retomber sur nous pour nous écraser.

Et tandis que la tête continuait de s’élever, j’ai de nouveau aperçu cet œil, de si près que j’ai pu voir mon propre reflet dans son orbite sombre et profond. Alors j’ai été frappé par le fait que ce cachalot avait compris ce que nous étions en train de faire.

Sa mâchoire inférieure béait jusqu’à toucher presque le bord de notre pneumatique, à tel point que j’aurais pu tendre le bras et serrer entre mes doigts l’une de ses dents de 15 centimètres.

Les muscles tendus, il a arrêté son ascension et s’est mis à lentement basculer en arrière. J’ai continué de fixer son œil jusqu’à ce que celui-ci fût repassé sous la surface des flots et eût disparu.

Et puis il est mort.

Il aurait pu nous tuer, mais il ne l’a pas fait, et le regard de cet œil n’a jamais cessé de me hanter depuis.

J’ai senti qu’il nous comprenait, j’ai eu la certitude qu’il savait que nous étions là pour le sauver, pas pour le tuer. Je me sentais honteux d’avoir échoué. Je me sentais impuissant et en colère, frustré et émerveillé à la fois. Je me sentais redevable envers lui de m’avoir épargné.

Mais j’ai aussi vu quelque chose d’autre dans cet œil, et c’était de la pitié.

Pas pour lui, pas pour les siens, mais pour nous.

Un désagréable sentiment de malaise s’est emparé de moi au moment où j’ai compris la manière dont le cachalot avait perçu la situation. Il avait pitié, pitié de nous, capables de prendre une vie si brutalement, de façon aussi impulsive et impitoyable. Et au nom de quoi?

Nous étions assis là, sur nos petits canots, au milieu de la flotte baleinière soviétique, entourés par les corps sans vie d'une douzaine de cachalots qui s’animaient au gré de la houle. J'ai regardé le soleil qui commençait à décliner, à l’ouest, et je me suis souvenu que les Russes tuaient principalement les cachalots pour leur précieuse huile de spermaceti.

L’huile de spermaceti est appréciée pour sa haute résistance à la chaleur, elle est donc employée dans les machines où règne une chaleur extrême. Un des usages qu’en faisaient les Soviétiques était la production de missiles balistiques intercontinentaux.

Ils massacraient ici de merveilleux êtres sensibles, majestueux et socialement complexes, dans le but de fabriquer une arme conçue pour l'extermination massive d'êtres humains.

Et je me suis demandé, sommes-nous vraiment fous à ce point?

C'est cette pensée, cette question sans réponse, qui me hante chaque jour depuis lors.

C'est ce que j'ai vu dans les yeux de ce cachalot qui m'a amené à consacrer toute ma vie adulte à la défense des baleines et des créatures de la mer, parce que je sais que si nous ne pouvons pas sauver les baleines, les tortues, les requins, les thons et toute la complexité de la biodiversité marine, les océans ne s’en remettront pas. Si la vie dans nos océans vacille, c’est l'humanité qui vacillera et si les océans meurent, l'humanité mourra, car nous ne pouvons pas survivre sur cette planète avec un océan mort.

Reproduit avec la permission de The Guardian - Ce que j'ai appris le jour où une mourante a épargné ma vie

 

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