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Mercredi, 22 Juin 2011 00:00

Rapport de campagne "Blue Rage 2011"

Rapport de Lamya Essemlali, Présidente de Sea Shepherd France, chargée du renseignement lors de la campagne Blue Rage 2011.

L'équipe Delta de Sea Shepherd  s'approche d'un bateau de pêche pour investigation. Photo: Michelle McCarron  L'équipe Delta de Sea Shepherd s'approche d'un bateau de pêche pour investigation

En Mars 2010, la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (CITES) refusait d'inscrire le thon rouge sur la liste des espèces menacées sous la pression conjointe du Japon, de la Chine et de la Libye. Lorsque le prix d’un seul thon rouge avoisine75 000$ en moyenne, on comprend mieux que l'interdiction de son commerce puisse déranger certaines parties prenantes. Apparemment la controverse était trop lourde pour les frêles épaules de la CITES qui a préféré botter en touche. Après cette brillante démonstration de courage et de fermeté de la CITES, tous les yeux (enfin tous ceux qui y croyaient encore) se tournèrent vers la Commission Internationale pour la Conservation des Thonidés de l'Atlantique (CICTA), la dernière carte à jouer pour le thon rouge.

En Novembre 2010, la CICTA se réunit donc à Paris pour statuer sur les quotas de pêche de la saison 2011. Comme les années précédentes et à l’encontre de toutes recommandations scientifiques (et du bon sens le plus élémentaire), la CICTA autorise l’ouverture de la pêche du 15 mai au 15 Juin 2011, autrement dit, en plein pendant la saison de reproduction et bien entendu sur les zones de fraye. La raison: il est plus facile pour les pêcheurs de capturer de grands groupes de thons quand ils se réunissent à la surface pour frayer. La plupart des organisations non gouvernementales (ONG) engagées dans le dossier du thon rouge demandent alors un quota maximum de 6.000 tonnes. Sea Shepherd demande un quota zéro (l’espoir fait vivre). Finalement, la CICTA cohérente avec sa légendaire cupidité signe pour un quota de 12 900 tonnes, contre 13 500 l'année précédente.

Intéressant de noter que ce quota a été fixé selon un "plan de sauvetage" du thon rouge instauré par la CICTA-encore elle, qui estime à 60% la probabilité d’éviter l’effondrement commercial de l’espèce d’ici à 2020 et un rétablissement des populations à un niveau acceptable (acceptable pour qui ?). Nous voici donc avec un peu plus d’une chance sur deux de sauver l’espèce (à condition de rayer la pêche illégale de l’équation bien sûr). Face à de tels chiffres on est tout de même tenté de se demander si ceux qui ont jugé ces probabilités satisfaisantes emprunteraient les avions d’une compagnie dont 40% des vols s’écrasent avant d’arriver à destination… A moins d’être suicidaire, sans doute pas. Non vraiment, nul doute là-dessus, le thon rouge est entre de bonnes mains...

Cette année, en raison de la guerre, la Libye avait interdit toute pêche au thon rouge dans ses eaux. Aucun navire battant pavillon libyen n'avait donc le droit de participer à la saison et tous étaient donc assignés à résidence. C'est dans la zone de pêche libyenne que Sea Shepherd avait relâché 800 Thons rouge capturés illégalement le 17 Juin 2010. Ces 800 thons étaient destinés à l’une des fermes d’engraissement de thon rouge de la société Fish&Fish Ltd, basée à Malte.

Cette année Sea Shepherd a donc lancé sa deuxième campagne de patrouille anti braconnage du thon rouge en mer Méditerranée, zone de guerre libyenne incluse.

Ce qu’il y a de plus affligeant mais aussi de très révélateur dans cette mission, c’est que la plupart des obstacles rencontrés au cours de nos patrouilles ne proviennent ni de la guerre, ni même des pêcheurs mais de l'organisation censée protéger le thon rouge de la pêche illégale. Le manque total de transparence sur des informations basiques qui auraient permis d’identifier sans risque d’erreur une opération illégale a rendu extrêmement difficile, sinon impossible, la différenciation entre les pêcheurs légaux et les braconniers. Si Sea Shepherd condamne toute forme de pêche au thon rouge et en particulier la pêche à la seine, elle reste une organisation anti-braconnage et de fait, l'assurance qu’une opération de pêche est illégale est un préalable indispensable à son intervention. L’opacité entretenue par la CICTA est à l’avantage des seuls braconniers, certainement pas du thon rouge ni des concitoyens.

Cela dit quand on y réfléchit, peut-on raisonnablement s'attendre à une autre attitude de la part d'une organisation qui n’est qu’un conglomérat de pays pêcheurs de thon rouge ? Car enfin, est-il logique de confier à ceux qui tirent les bénéfices (colossaux) de l’exploitation de cette espèce la responsabilité de la ménager et de restreindre leur propre cupidité ? Demande-t-on aux conducteurs automobiles d'un pays de fixer eux-mêmes des limitations de vitesse, de choisir l’emplacement des radars et de décider du montant des amendes ? Si tel était le cas, on ne donnerait pas cher des piétons d’autant plus que le prix à gagner pour les automobilistes les plus rapides représente une somme à six zéros…

Le porte-parole de la Commission de l'UE, le nationaliste MEP Simon Busuttil, a déclaré récemment à propos des patrouilles anti braconnage de Sea Shepherd en Méditerranée : "Nous n'avons donné mandat à aucune ONG pour mener des inspections. Si ces choses se produisent, les pêcheurs doivent signaler immédiatement ces irrégularités afin que nous puissions prendre les mesures nécessaires. Les inspections ne peuvent être effectuées que par les autorités de l'UE des Etats membres et personne d'autre." Monsieur Busuttil dit vrai. L’UE n’a pas mandaté Sea Shepherd, elle nous a simplement demandé de fournir les informations recueillies lors de nos patrouilles (sans échange de faveur, il va sans dire).

Point de vu aérien de la flotte de Sea Shepherd, d’un filet de thon et d’un bateau de pêche. Photo: Michelle McCarronPoint de vu aérien de la flotte de Sea Shepherd, d’un filet de thon et d’un bateau de pêche

Sea Shepherd n’intervient aucunement sous l'autorité ou pour le compte de la CICTA ou de l'UE. Sea Shepherd agit en son nom propre et sous l’égide de la Charte Mondiale pour la Nature des Nations Unies qui dote les ONG d’un droit d’ingérence en matière de protection environnementale (dans les limites de la loi) lorsque les autorités ne sont pas en mesure (par manque de volonté ou de moyen) de le faire efficacement. Il serait donc temps que des instances comme l’UE se familiarisent avec cette charte avant s’offusquer qu’une ONG cherche à pallier à son inefficacité. Les lois environnementales ont été créées pour protéger l’intérêt commun des citoyens contre l’appêtit de sociétés privées ou de gouvernements peu scrupuleux, complaisants ou complices. D’une manière générale, c’est donc dans l’intérêt des citoyens et contre des intérêts d’entreprises ou de nébuleuses privées que nous agissons.

Car ce que Monsieur Busuttil oublie de mentionner, c'est que la CICTA et l'UE sont incapables de protéger efficacement les thons rouges du braconnage. Or cette espèce ne leur appartient en aucune manière. Elle fait partie d’un patrimoine commun à l’humanité... et malgré cela Monsieur Butsill enrage qu'une ONG ose prêter main forte dans cette mission de conservation de la plus haute importance. Une telle attitude défensive ne serait pas aussi frustrante si ces l’UE et la CICTA étaient à la hauteur du rôle qu’elles sont censées jouer. Cependant, au vu des populations de thon rouge en Méditerranée qui ont diminué de 85% depuis 1970, le bilan est sans appel. Si le thon rouge finit par connaitre le même destin que la morue de Terre neuve dont les populations se sont effondrées en 1992 et ne se sont jamais rétablies, la responsabilité sera la leur. Mais la perte inestimable et irréversible de ce magnifique prédateur qui aura accompagné les peuples méditerranéens pendant plus de 7000 ans, sera notre tragédie à tous.

Quelques faits marquants de l’opération Blue Rage 2011:

Le 11 Juin, le Steve Irwin et le Brigitte Bardot ont rencontré un groupe de navires de pêche tunisien. Tous ne disposaient pas d’un quota de pêche et certains n'étaient pas autorisés à pratiquer activement la pêche, ils étaient simplement des navires ravitailleurs ou des remorqueurs. Nous avons demandé à parler à l'inspecteur de la CICTA à bord d'un des senneurs; la scène qui s’en est suivie aurait pu être extrêmement comique si le sujet n’en était pas aussi grave. Fondamentalement personne dans l’équipe ne pouvait décemment croire que «Mohammed», qui se présentait comme l'inspecteur de la CICTA, était bien celui qu’il disait être. En effet, celui-ci se bornait tout simplement à répéter les numéros et les noms que les pêcheurs que nous pouvions distinctement entendre, soufflaient dans son dos. Et pourtant… nous avons reçu plus tard la confirmation du commandant Ducoing de la Marine française que cette personne était effectivement le représentant officiel de la CICTA.

Concrètement, à moins d’être soi-même un membre de la CICTA, il n'y a aucun moyen de vérifier que la personne qui se présente comme inspecteur en soit véritablement un, que l'autorisation de regrouper les quotas de plusieurs bateaux sous un seul navire soit valide ou non, ainsi que d’autres informations du même genre qui, si seulement n’étaient pas classées « secret défense », pourraient aider à identifier des activités illégales. Ce manque de transparence ainsi que le fait que le listing officiel de la CICTA répertoriant les navires de pêche autorisés ne soit même pas correctement mis à jour, rendent impossible à Sea Shepherd d’éviter aux thons rouge braconnés de terminer dans les anti chambres de la mort disséminées en Méditerranée : les fermes d’engraissement.

Un autre point intéressant ce jour-là concerne le comportement de la Marine française. Celle-ci a dépêché un avion de surveillance au-dessus de nous, et a d’office pris parti pour les pêcheurs tunisiens. Nous n’avions pourtant même pas approché leurs cages ou montré la moindre hostilité à leur égard (et la vidéo aérienne de la Marine (non coupée au montage) suffira à prouver cet état de fait). La Marine nous « ordonna » de quitter immédiatement la zone. Injonction à laquelle le capitaine Watson se contenta de répondre, qu’étant en eaux internationales, elle n’avait pas valeur d’autorité.

En tant que citoyenne française (et donc contribuant par mes impôts à faire voler cet avion), je me demande bien pourquoi, en eaux internationales, la marine française a ainsi pris la défense de pêcheurs tunisiens dont nous voulions simplement nous assurer qu’ils n’étaient pas en train de capturer des thons rouges illégalement.

Pour conclure, au cours de cette deuxième campagne méditerranéenne pour le thon rouge, Sea Shepherd a activement patrouillé dans la zone de guerre libyenne et en dehors. Sans avoir la prétention d'avoir éliminé complètement les opérations de braconnage du thon rouge, notre présence a certainement été un élément dissuasif.

Les pêcheurs que nous avons rencontrés sont au fait de notre mode d’action puisqu’ils nous ont eux-mêmes mentionné les 800 thons rouges que nous avons libéré l’année dernière. Ils savent que si l’illégalité est avérée, nous n’hésitons pas à couper les filets et libérer les poissons. La perte financière est énorme et la mauvaise publicité pour la ferme impliquée est autrement embarrassante pour dire le moins.

Compte tenu de la situation actuelle, de nos ressources technologiques, humaines et financières limitées et de l'absence totale de transparence des « hautes instances » censées préserver le thon rouge, nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir au cours de cette mission en restant dans les limites de la loi.

Pour rassurer la susceptibilité de la CICTA et de l’UE visiblement froissée par nos interventions, nous tenons à préciser que nous serions plus qu’heureux de nous retirer et de leur laisser l’exclusivité de la lutte anti braconnage du thon rouge, les urgences ne manquant pas ailleurs. Mais pour ce faire, il va falloir qu’ils se montrent un tant soit peu efficaces et ne se contentent pas de sauver les apparences. La légitimité de telles instances ne devrait pas aller de soi, elle devrait être remise en question par les citoyens en fonction de leur efficacité.

D’ici à ce que ce soit effectivement le cas, il conviendrait par soucis d’honnêteté envers le grand public de requalifier le sigle de la CICTA d’une manière correspondant davantage à la vérité actuelle. Je propose : la Conspiration Internationale des Consommateurs de Thon de l'Atlantique.

Patrouille de l’hélicoptère de Sea Shepherd dans le soleil couchant. Photo: Libby MillerPatrouille de l’hélicoptère de Sea Shepherd dans le soleil couchant.
Photo: Libby Miller

 

Operation Blue Rage 2011

Opération
Blue Rage 2011

 


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