Par Lamya Essemlali, Présidente de Sea Shepherd France
Depuis des années, nous espérions que Mediapart s’intéresse enfin sérieusement aux combats que nous menons pour la protection des océans
Que ce soit nos missions pour enrayer les captures de milliers de dauphins par les engins de pêche en France, notre mobilisation aux Îles Féroé contre le plus grand massacre de mammifères marins en Europe, notre mission en Méditerranée pour sauver les orques ibériques en danger critique d’extinction, nos recours contre le déploiement chaotique d’éoliennes en mer au cœur des aires marines protégées, nos patrouilles de nuit sur les plages de Mayotte pour sauver les tortues massacrées à la machette, notre mobilisation en Antarctique pour contrer la pêche industrielle du krill qui met à mal tout l’écosystème, nos efforts pour offrir un meilleur destin aux orques et aux dauphins du Marineland qui doivent être envoyés dans des mouroirs en Espagne… les sujets d’articles ne manquent pas.
Rien de tout cela n’a jamais intéressé Mediapart autant que le sujet qui les motive aujourd’hui.
En effet, la rédaction vient de nous consacrer une longue enquête sur… l’acquisition d’une péniche à Paris. Nous aurions vraiment préféré que le premier grand article de Mediapart qui nous soit consacré, porte sur ce que nous faisons pour les océans plutôt que sur l’endroit où nous travaillons.
Mais nous n’avons jamais refusé le débat. Nous estimons d’ailleurs qu’une association qui fait appel à la générosité du public se doit de rendre des comptes et nous avons volontiers répondu à l’ensemble des questions qui nous ont été posées par Anass Iddou pour le compte de Mediapart.
Nous regrettons en revanche que l’article élude l’essentiel des explications que nous avons fournies. Le titre et le chapeau (seuls éléments visibles par les non abonnés) orientent d’emblée le lecteur vers une interprétation des faits qui ne reflète pas la réalité du contexte ni de l’usage réel de cette péniche.
L’essentiel à nos yeux et ce qui intéressera nos donateurs comme celles et ceux qui nous font confiance est que cette acquisition nous a permis d’avoir, après vingt ans d’activité nomade, un lieu de travail, de réunion et un point de chute à Paris pour nos équipes.
Quel est au fond le problème ? Nous avons fait cet investissement, constituant un actif pérenne, pour en faire notre QG et ne pas dilapider de l’argent dans des nuits d’hôtels à Paris. Personne ne s’est enrichi et cette opération ne s’est pas faite au détriment de nos missions, bien au contraire.
Pour répondre aux sous-entendus et permettre à chacun de se faire une opinion éclairée, nous publions aujourd’hui, dans leur intégralité, les réponses que nous avons adressées à Mediapart.
Mais au-delà des faits rapportés, c’est toute la construction de l’article qui interroge.
Une enquête au service d’un récit
Une enquête journalistique est toujours le résultat d’un choix entre ce qui est développé, ce qui est résumé et ce qui est omis.
Or, à la lecture de l’article, un constat s’impose. Des éléments racoleurs sont largement développés : le montant de l’acquisition, la vue sur le Louvre, la chambre occupée ponctuellement par Paul Watson, un portrait accroché au mur, un doudou baleine, un montage juridique atypique.
Ces éléments servent à alimenter la suspicion. À l’inverse, les éléments essentiels permettant de comprendre cette acquisition sont résumés en quelques lignes, voire totalement éludés.
Le fait est qu’avant l’achat de notre péniche, nous tenions nos réunions dans des cafés ou chez des bénévoles et hébergions nos équipes en transit à l’hôtel. Nous n’avions aucun point de chute, d’accueil, de stockage, de tournage et de réunion. Le QG est tout cela à la fois et ne se résume pas à une « résidence » où Paul Watson serait hébergé lorsqu’il est à Paris.
Cette réalité fondamentale que nous avons expliquée à Monsieur Iddou est complètement exclue de son article. Mediapart croit utile de surligner en gras « que l’intérieur est aménagé comme un logement, sans espace identifiable de salle de réunion ou de travail collectif, ni les équipements habituellement associés à des locaux professionnels ».
Nous reconnaissons sans difficulté que nous ne sommes pas des « professionnels » et que nos méthodes et façons de travailler sont certainement différentes et moins conventionnelles de celles d’autres organisations. (Quelle autre association de notre ampleur peut fonctionner sans QG pendant 18 ans ?). Mais c’est comme ça ; notre péniche est à notre image et n’est pas organisée comme le plateau aseptisé d’une start-up. Elle nous permet de tenir nos réunions d’équipe et tout le monde y trouve un coin pour travailler, manger et dormir au besoin. De retour de missions, nos volontaires atterrissant à Roissy préfèrent généralement se reposer dans un lit que sur le bureau d’un open space.
Notre explication est simple : nous avions besoin de nous doter d’un point de chute à Paris. Nous en avons trouvé un qui soit polyvalent pour un prix globalement correct au regard des contraintes de Paris et quels que soient les commérages, nous ne regrettons pas notre choix de gestion. Il est réfléchi et il sert notre mission.
Cette réalité ne semble toutefois pas intéresser Mediapart car l’objet réel de l’article est ailleurs et dérive rapidement du sujet de l’acquisition de notre péniche vers un jugement de valeur parfaitement déplacé sur la personne de Paul Watson.
Dans le fond, quel rapport existe-t-il entre cette acquisition et les anciennes polémiques concernant Brigitte Bardot ? Quel rapport existe-t-il entre cette acquisition et d’anciens débats politiques auxquels Paul Watson a pu être associé il y a des années ?
Il n’y en a aucun, sauf à ce que le but ne soit finalement que de dessiner un portrait moral à charge.
Nous laissons chacun apprécier la pertinence de ces choix éditoriaux et nous notons par ailleurs, une exigence de transparence à géométrie variable. Plusieurs éléments centraux de nos réponses sont en effet étonnement absents de l’article :
- Les besoins opérationnels de l’association ;
- L’absence de bureaux depuis sa création en 2006 ;
- L’amélioration des conditions de travail pour nos équipes
- La logique économique avantageuse ayant motivé l’achat de la péniche
- Les raisons contractuelles qui expliquent qu’aucun paiement de loyer n’apparaisse sur les comptes de l’association (élément pourtant clairement expliqué au journaliste)
- La justification du montage juridique qui repose sur les contraintes liées au statut de la péniche, que nous avons également expliquées.
Une enquête qui sélectionne ses témoins pour coller à son récit
L’article affirme que la péniche serait peu utilisée comme lieu de travail et que les réunions se tiendraient principalement en visioconférence. Selon le journaliste, cette assertion repose sur des témoignages d’anciens collaborateurs auxquels Mediapart a garanti l’anonymat.
Nous ne contestons pas le droit d’un journaliste à protéger ses sources.
En revanche, nous nous interrogeons sur son choix de ne retenir que ces témoignages pour décrire le fonctionnement de Sea Shepherd France.
Pour les besoins de son enquête, nous lui avons spontanément fourni la liste complète de nos salariés et coordinateurs régionaux actuellement en poste, dont plusieurs travaillent au sein de l’association depuis de nombreuses années. Tous étaient disposés à témoigner et le journaliste disposait de leurs coordonnées.
Mais il a préféré promettre l’anonymat à d’anciens collaborateurs plutôt que d’interroger les hommes et les femmes qui font vivre l’association aujourd’hui et qui, eux, témoignent à visage découvert.
A titre d’exemple, la capture d’écran ci-dessous est un message envoyé à un ancien bénévole parti fâché… il y a plus de 10 ans. Plusieurs messages du même acabit nous ont été transmis par d’anciens bénévoles, dont certains étaient très étonnés de la démarche du journaliste.
Ce choix est d’autant plus étonnant que, dans l’article, ces témoignages anonymes d’anciens bénévoles sont utilisés pour remettre en cause l’usage quotidien de la péniche, alors que les personnes les mieux placées pour répondre à cette question sont précisément celles qui y travaillent encore.
Une divulgation irresponsable
Nous souhaitons également revenir sur un point qui dépasse le simple désaccord éditorial. Au cours de nos échanges, nous avions explicitement précisé que l’emplacement exact de cette péniche ne devait pas être rendu public.
Cette demande n’avait rien d’un caprice. Elle était motivée par des raisons de sécurité.
Sea Shepherd France mène des campagnes contre des intérêts économiques puissants.
Nos équipes et nos bénévoles ont déjà fait l’objet de menaces, d’intimidations à leur domicile et parfois d’agressions. Les récentes polémiques liées à l’amitié de Paul Watson avec Brigitte Bardot ont donné lieu à de violentes diatribes et menaces de la part de personnes le qualifiant de raciste, voire d’«écofacho».
Le journaliste croit utile dans son article de revenir sur ces polémiques susceptibles d’alimenter l’hostilité envers Paul Watson et Sea Shepherd France, la rédaction de Mediapart fait le choix de divulguer simultanément des informations permettant de localiser facilement notre lieu de travail.
Nous regrettons profondément ce choix délibéré alors même que nous avions expliqué les risques de sécurité auxquels nos équipes sont exposées.
Nous laissons chacun apprécier si cette précision était indispensable à la compréhension de l’enquête sachant qu’elle est susceptible d’accroître les risques auxquels sont confrontées les personnes qui travaillent ou séjournent sur la péniche.
En définitive, cette enquête ne sélectionne pas seulement certains faits. Elle sélectionne également certains témoins, certains documents, certains extraits de nos réponses et certains éléments biographiques concernant Paul Watson.
Pris isolément, chacun de ces choix peut sembler anodin. Ensemble, ils construisent un récit dans lequel tout ce qui pourrait nuancer l’interprétation proposée est passé au second plan. C’est précisément pour cette raison que nous publions aujourd’hui l’intégralité de nos échanges avec Mediapart.
Nous faisons confiance aux lecteurs. Ils disposent désormais de l’article de Mediapart et de nos réponses intégrales ainsi que d’informations sur la façon dont l’enquête a été menée.
Pendant que chacun se forgera son opinion sur une polémique créée autour d’une cabine occupée par Paul Watson à bord d’une péniche qui nous sert de lieu de travail et de point de chute, nous continuerons à faire ce que nous faisons depuis toujours.
A l’heure où nous rédigeons cet article, Sea Shepherd France :
- travaille activement à empêcher le transfert des dauphins et orques du Marineland dans des mouroirs en Espagne
- accueille, soigne et relâche tous les jours des animaux sauvages dans son centre de soins en Bretagne,
- travaille sur de multiples recours contre des projets industriels destructeurs pour l’océan et la vie marine sur le littoral français
- prépare le déploiement d’un nouveau bateau dédié à la lutte contre la pêche illégale en Guyane.
Déploie des équipes :
- sur les plages de Mayotte pour sauver les tortues marines du braconnage,
- en Méditerranée pour préserver les orques ibériques des représailles à leur encontre,
- -aux Îles Féroé pour lutter contre les massacres de baleines pilotes.