Jeudi dernier, la ministre de la mer et de la pêche Catherine Chabaud a lancé la procédure pour interdire la bande côtière de la Manche-Est aux navires de plus de 25 mètres. Médias et associations applaudissent. Seul problème : les filets et les lignes, qui capturent et tuent la majorité des dauphins et des oiseaux marins, gardent la côte.
L'interdiction couvrirait les 22 premiers kilomètres depuis la côte, du mont Saint-Michel à la frontière belge. Après deux mois de consultation avec la Commission européenne et les États membres, elle pourrait s'appliquer dès début 2027.
Une bonne nouvelle pour l'océan ? Nous nous sommes posé la seule question qui compte pour nous : combien de dauphins, de marsouins et d'oiseaux marins cette mesure va-t-elle épargner ?
Un bilan environnemental qui fait l'impasse sur le vivant
En 2024, l'Institut Agro Rennes-Angers a publié un rapport sur les performances des flottilles de pêche, financé par la Fondation 250, créée par Bloom. Page 54, on peut lire ceci :
« Les flottilles côtières utilisant les arts dormants (lignes, filets, casiers) ont globalement un bon bilan environnemental, et une excellente performance en matière de création d'emplois et de valeur ajoutée. Elles sont néanmoins responsables de l'essentiel des captures d'espèces sensibles, notamment de mammifères marins par les fileyeurs et d'oiseaux par les palangriers. »
Vous avez bien lu. Responsables de l'essentiel des captures d'espèces sensibles, et créditées d'un bon bilan environnemental. Dans la même phrase.
Le même rapport donne le chiffre : 85% des captures d'oiseaux et de mammifères marins sont dues aux arts dormants, les lignes pour les oiseaux et les filets pour les mammifères. Ces captures ont lieu surtout près des côtes, et sur des navires de toutes tailles.
Ce constat n'est contesté par personne, pas même par les ONG qui défendent les arts dormants. Il n'y a donc aucun désaccord sur les faits. Le problème, c'est ce qu'on choisit d'en faire.
« Artisanal » contre « industriel » : un faux dilemme
Le débat est posé ainsi : les petits contre les gros, l'artisanal contre l'industriel. Or la taille d'un bateau ne dit rien de ce qu'il capture.
Depuis 2018, avec l'Opération Dolphin Bycatch, nos équipages documentent la pêche en mer. La quasi-totalité des navires que nous avons filmés avec des dauphins ou des oiseaux dans leurs filets mesuraient moins de 16 mètres.
Un filet qui tue des dauphins ne devient pas « sélectif » parce qu’il est posé par un petit navire. Aujourd’hui, on juge la sélectivité d’un engin à sa capacité à éviter les poissons trop petits ou non ciblés. Les dauphins, les marsouins et les oiseaux pris dans les filets n’entrent pas dans le calcul.
Interdire ici, déplacer là
Une interdiction ne fait pas disparaître l’effort de pêche. Elle le déplace, soit vers une autre zone, soit vers d’autres engins. Près des côtes, ce sont souvent les filets et les lignes.
Si l’effort des grands navires se reporte sur ces engins, il y aura davantage de filets là où meurent déjà le plus de dauphins et d’oiseaux marins. Or ces populations n’ont aucune marge. Les oiseaux marins ont perdu environ 70 % de leurs effectifs en cinquante ans, et les captures accidentelles par la pêche figurent parmi les principales causes de ce déclin. Pour certaines espèces, le Conseil national de la protection de la nature (CNPN) estime qu’une mortalité supplémentaire de 1% de la population suffirait à les pousser vers l’extinction.
L'océan n'est pas un milieu standardisé
L'océan n'est pas fait de biotopes identiques, avec les mêmes espèces au même endroit toute l'année. Les fonds changent d'une zone à l'autre. Les espèces de la colonne d'eau vont et viennent selon les saisons. Tout bouge en permanence.
Sur les fonds fragiles, coraux ou herbiers de posidonie, le chalutage de fond doit cesser, évidemment. Mais de très nombreuses zones ont des fonds sableux. Là, le chalut de fond a un impact, mais un impact limité, et l'essentiel de la vie se trouve dans la colonne d'eau : dauphins, requins, poissons.
Une approche écosystémique
Protéger le vivant suppose donc de changer de point de départ. Ce ne sont ni la taille des navires ni leur consommation de carburant qui doivent guider les règles, mais l'état des milieux : les habitats, la répartition des espèces, la nature des fonds, zone par zone et saison par saison. C'est à partir de là qu'on peut décider quels engins ont leur place. Concrètement, nous demandons de :
Conditionner l'accès à la bande côtière à la sélectivité des engins.
Encadrer les reports d'effort de pêche, car une pêche interdite quelque part reprend ailleurs, sous une autre forme.
Rendre obligatoires les caméras embarquées sur les navires qui utilisent des engins à risque, quelle que soit leur taille.
Créer de vraies aires marines protégées, là où les habitats et les espèces en ont besoin.
Rien de révolutionnaire : c'est du bon sens. Ce qui n'en est pas, c'est la recherche de la mesure phare, simple à annoncer et facile à applaudir, qui réglerait tout d'un coup. Exclure les gros bateaux, interdire le chalut partout, favoriser les petits navires : ces mesures simplifient à l'extrême un milieu qui change d'une zone et d'une saison à l'autre. Elles rassurent ceux qui les annoncent, sans protéger les espèces qu'elles prétendent sauver.
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